Figures de femme – Présentation I

وجوه نسائية عرض أوّلي ٢

 

L’IMAGINAIRE ÉROTIQUE AU MOYEN-ORIENT

 

 

| Jamais la phrase de Merleau-Ponty, « Je suis mon corps » (qui dans son contexte visait à mettre à mal le dualisme cartésien), n’aura été plus vraie que pour les Haifa Wehbé, Maria, Cyrine Abd el Nour, Nancy Ajram, et autres stars à paillettes de la chanson libanaise. Leur corps comme force de travail, prolétaires du système patriarcal, prisonnières d’une représentation de la femme comme objet, toujours érotique, toujours séduisante. Une cage dorée qu’elles doivent nécessairement habiter pour être reconnues, encouragées par des maris friands d’exposer leur femme liftée, botoxée, repulpée. La chirurgie esthétique atteint des scores impressionnants pour ce petit pays, en en faisant le deuxième consommateur mondial (après le Brésil). Des chiffres qui signifient à quel point le recours à la chirurgie est une pratique courante, normalisée. Fait d’autant plus étonnant, pour un pays très croyant, que la culture chrétienne particulièrement n’admet pas, ou difficilement, de toucher au corps, considéré comme œuvre divine.

Le corps féminin, tel qu’il se dessine dans les clips vidéos, est d’abord un pur éloge de l’artifice, du maquillage – pour faire une référence ostensible à Baudelaire, que je ne peux résister à citer : « La femme est bien dans son droit, et même elle accomplit une espèce de devoir en s’appliquant à paraître magique et surnaturelle ; il faut qu’elle étonne, qu’elle charme ; idole, elle doit se dorer pour être adorée. Elle doit donc emprunter à tous les arts les moyens de s’élever au-dessus de la nature pour mieux subjuguer les cœurs et frapper les esprits. Il importe fort peu que la ruse et l’artifice soient connus de tous, si le succès en est certain et l’effet toujours irrésistible. »

 

 

La Libanaise a bien retenu la leçon. Maquillage époustouflant, les yeux sont sublimés à la manière de pierres précieuses au centre d’un visage pur et lisse, rayonnant d’un éclat juvénile, qui prend fin par une bouche vermillon, pulpeuse et d’une douceur aguicheuse. Traits irréels sous l’effet des multiples opérations chirurgicales : nez devenu minuscule pour se défausser de toute physionomie arabe ; joues regonflées pour accentuer le côté poupon, enfantin ; bouche pulpeuse avec tout l’érotisme que cela comporte – sans compter l’épilation parfaite des sourcils, les cheveux lustrés et parfaitement mis en plis, jusqu’aux ongles à la french manucure irréprochable. Rien, dans l’élaboration physique de son être, n’est laissé au hasard, qu’elle se destine à tourner un clip vidéo ou à simplement sortir de chez elle…

Outre la nécessité de répondre à une perfection du corps, la femme se pare d’artifices certes, mais d’artifices qui appartiennent en propre à l’univers féminin de l’hyper glamour. Principalement vêtues de robes outrageusement décolletées, près du corps et de préférence fendues ou de pantalons très moulants, taille basse, et de petits hauts sexy. Les bijoux, comme autant de parures, viennent s’ajouter pour répondre à l’idéal de beauté : colliers, bracelets, boucles d’oreilles, pinces à cheveux, tout y est pour contribuer à magnifier ce corps féminin, brillant et incandescent du désir masculin. Car ces parures ne prennent sens que sous le regard, subjugué, d’un homme. La quintessence de la femme, vision uniforme, s’incarne dans la conformité à cet idéal de beauté et dans sa capacité à susciter l’admiration mâle. Ainsi, les clips sont avant tout une célébration du corps féminin, forcément érotique.

Pourquoi traiter spécifiquement du Moyen-Orient si nous pouvons déjà trouver des phénomènes semblables dans le monde occidental ? L’érotique à l’œuvre n’est pas celui qui habite l’imaginaire de l’Occident. L’image de la femme véhiculée dans ces clips vidéos, au-delà de la satisfaction des fantasmes masculins, a un impact politique et social. Impact d’autant plus visible qu’il existe deux tendances contraires à l’heure actuelle au Liban, celle de l’émancipation de la femme et celle du maintien de la femme dans son rôle traditionnel de mère au foyer. Tendances qui se matérialisent, une fois de plus, sur la scène musicale, comme nous aurons l’occasion de l’aborder dans cette série d’articles.

Soucieuse de toucher à l’imaginaire propre à une culture, je focaliserai mon regard sur les clips vidéos de la chanson populaire et plus particulièrement sur l’emblématique Haifa (en regard avec d’autres clips) qui se fait l’archétype controversé de la femme libanaise post-2000. Même si la Libanaise fait rêver tout le monde arabophone, nous éviterons, autant que possible, des généralisations abusives sur les sociétés du monde arabe à partir du cas particulier du Liban. Je me bornerai donc, dans cette série d’articles, au terrain qui m’est connu.

 

Némésis Srour

 

Figures de femme – Présentation II

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Comments
2 Responses to “Figures de femme – Présentation I”
  1. Lydie CHAMMAI dit :

    Plus que bravo Némésis.

    Lydie CHAMMAI

  2. Bernard Srour dit :

    Chapeau

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