Morricone chez Leone – Western I

| Sergio Leone est souvent considéré comme le réalisateur de western italien le plus important. Il a su élargir les frontières du western, transformant le récit de l’Ouest traditionnel en une vision mythique et musicale. Ennio Morricone devient très vite son compositeur emblématique. En effet, la musique fait partie des éléments stylistiques qui permettent de distinguer le western à l’italienne, de celui à l’américaine. Comme le dit M.Chion, « un cinéma comme celui de Sergio Leone est sur tous les plans, entre autres et en premier lieu sur celui de la conception de la musique d’Ennio Morricone, un cinéma où tous les éléments sont séparés et audibles distinctement, dans lequel l’on peut isoler la musique du reste du film, au point d’être capable de la siffloter en sortant. » (1) C’est ce rapport entre les images et l’importance de la musique de Morricone, comme constitutif d’une vision d’un genre, que je vais démontrer dans ce dossier, au moyen des films suivants : Le bon, la brute, le truand (1966), Il était une fois dans l’Ouest (1969), et Mon nom est personne (1973). Le choix de ces trois films illustre, dans mon étude, la volonté de raconter l’aboutissement d’un style à part entière, et d’une forme cinématographique, propre à Leone et Morricone.

On ne dira jamais assez que si le western fut le divertissement populaire par excellence, les airs qu’il a engendrés participent plus que toute autre musique de film, d’une culture du film violent, intégrée par chacun. C’est pourquoi cette première partie de dossier consacré à la musique de Morricone dans les westerns de Leone développera l’apport des canons de la musique populaire apportée par la pratique musicale de Morricone.

 

 

L’utilisation du leitmotiv

Les critiques ont souvent reproché l’utilisation du leitmotiv dans les compositions de Morricone, jouant ainsi la carte de la surenchère, en s’associant au souci du pittoresque, cher au thème populaire voulu par les deux créateurs. Pourtant, le principe du leitmotiv, le fait d’associer une figure musicale à chaque personnage, objet ou situation, est une intervention déterminante dans les films de Leone. En choisissant des phrases simples et courtes, un matériel musical réduit à quelques notes, le public retient facilement l’association des idées, mais aussi l’ambiance du film. S’il est vrai que Morricone développe des thèmes simples répétitifs dans les films étudiés, il ne faut pas pour autant considérer cet usage comme une simplification musicale, pure fonctionnalité dramatique. Le thème musical se charge en fait de devenir un double sonore, caractéristique du film. Dans Mon nom est personne, le premier thème principal est associé à Personne, et s’apparente à une joyeuse ballade jouée par une flûte à bec sur fond de guitares classiques, et d’une guitare accompagnée d’un chœur féminin. Au moyen de la répétition du motif musical se créé le caractère populaire du personnage de Terence Hill (Personne), qui retranscrit le côté comique du personnage.

 

 

L’usage du leitmotiv permet aussi à la musique de prendre sa source dans le champ, au moyen d’un instrument matérialisé à l‘écran, comme l’harmonica dans Il était une fois dans l’Ouest. Cet instrument énonce en effet le motif conducteur du personnage d’Harmonica. « Leur rôle dans la diégèse est de rappeler à ceux qu’ils accompagnent un événement traumatisant auquel ils n’ont de cesse de vouloir se confronter. » (2) L’harmonica est un symbole, le personnage d’Harmonica se réfugie dans la complainte de son instrument dès qu’il est confronté aux autres. La musique est populaire, elle est la signature d’un personnage qui se venge (enfant, il fut forcé, par Franck le tueur, de jouer de cet instrument, suivant une mise en scène sadique, pendant la pendaison de son frère qui ne reposait que sur ses épaules), mais aussi la raison d’être du film. L’harmonica, c’est-à-dire par extension la musique, symbolise la projection du désir de meurtre d’Harmonica. Ajoutons que Morricone peut aller très loin dans ses recherches de leitmotiv : à côté de la répétition de notes très simples, qu’on lui a souvent reprochée comme une facilité, mais que le compositeur considère comme nécessaire à la mémorisation d’un air par définition populaire, il n’hésite pas à recourir à la voix humaine en tant que simple instrument, comme la voix féminine modulée (Edda Dell’Orso dans Il était une fois dans l’Ouest) ou encore le sifflement d’Alessandro Alessandroni, présent dans presque tous les génériques des westerns de Leone. C’est donc bien par le murmure mélodique de ces objets, de ces personnages, que le leitmotiv se définit, comme ouverture d’un nouveau paysage filmique.

 

 

La présentation d’un paysage filmique

Le rôle de la musique de Morricone comme vision populaire du western se définit aussi avec le territoire étudié dans les westerns italiens. « La musique, en cet instant privilégié, a besoin d’un territoire où se réincarner. Le lieu doit être fermé, comme sacralisé par la partition qui, égrenée, lui enjoint de se débarrasser de toute marque accidentelle pour ne mettre en relief que l’essentiel : deux hommes face à face. (…) Le paysage alentour se modifiera sans eux (le chemin de fer dans Il était une fois dans l’Ouest, la guerre de Sécessions dans Le bon, la brute, le truand). » (3) En effet, le paysage est un élément primordial dans la conception musicale « populaire » des westerns de Leone. Les génériques des films étudiés cherchent bien à retrouver l’essence de l’espace, mis en scène plus tard. Les personnages sont présentés dans l’espace de tableaux, « disparaissant et réapparaissant de façon capricieuse, schématisant, de cavalcades endiablées en morts brutales, le noyau du genre. » (4)

 

 

La musique des westerns est liée à l’espace ainsi qu’au folklore. Mais les westerns italiens de Leone détruisent le stéréotype symphonique associé à l’espace et au folklore des paysages de l’Ouest américain. En effet, le western italien est souvent « à effets », sa musique elle-même se revendique comme mystique. Les chœurs, les hurlements, les sifflements, les coups de feu s’enchainent, libérant le poids d’un mythe américain fondateur qui avait fini par oublier la notion d’espace. « La musique de fosse et d’écran se mêlent pour créer ce que M.Chion nommait une ‘musique d’ambiance’ qui flotte entre ciel et terre, entre l’illusion et son dévoilement, puisque cet orchestre invisible qui accompagne ainsi le carillon trace un espace caché qui est celui de la réalisation et, au-delà, celui du genre. » (5). P.Ortoli précise ainsi qu’au-delà de la présentation d’un thème simple, la musique est révélatrice d’un espace, d’un nouveau mythe de la Frontière. La notion de « musique d’ambiance » est ainsi posée, musique populaire qui souligne l’espace du film, mais qui permet aussi d’illustrer l’espace-temps d’un traumatisme donné par le biais de l’instrument, qui envahit finalement l’ensemble du champ du western.

La parodie, nouvelle proposition de la musique populaire

Une caractéristique fondamentale du cinéma de Leone est de maintenir une certaine ironie, en totale opposition à la démarche habituelle du cinéma américain qui produit soit des westerns comiques, soit des westerns dramatiques, mais qui mélange très rarement les deux genres. Morricone se sent à l’aise dans cet univers méditerranéen qui tient à la fois de la tragédie et de la comédie. Cette caractéristique est valable pour Le bon, la brute, le truand, qui présente une partition populaire et complexe, tenant du lyrisme, de la tragédie comme de la comédie. Morricone n’hésite ainsi pas à parodier le genre musical qu’il avait créé.

Morricone se permet d’abord de parodier ses propres créations des précédents films de Leone. Il inclut en effet une musique de duel dans Mon nom est Personne, composée d’un réveil matin, à la place de la fameuse montre musicale présente dans Pour une poignée de dollars. On observe aussi l’usage d’une guitare espagnole qui vient tout droit de Le bon, la brute et le truand. La boucle est ainsi bouclée. Mais c’est surtout par le pastiche de la célèbre « Chevauchée des Walkyries » de Richard Wagner, repris dans le film dans une version assez ridicule et totalement délirante, au moyen d’un harmonica et d’une flûte à bec, que Morricone parodie les conventions du genre « western ». Au moment où l’on croit que la musique va atteindre le climax tant attendu, Morricone se charge de se moquer de la horde sauvage, transformée alors en cavalcade d’enfants. Lors de la scène de l’affrontement dans la pièce des miroirs, Morricone nous offre un moment musical délirant, proche du « cartoon ». Le compositeur verse ici dans l’humour très « premier degré » avec ce passage qui s’amuse à reprendre le thème de la flûte à bec du personnage de Personne, dans une version particulièrement enfantine et amusante. Cette notion de parodie permet ainsi d’inclure le spectateur dans le film d’une nouvelle manière. Celui-ci peut à la fois reconnaître la musique propre à chaque film, mais aussi comprendre les différentes correspondances entre eux lorsque les thèmes se répètent et se parodient entre eux.

 

 

Il semble que Leone et Morricone aient voulu donner une leçon de western-comédie aux réalisateurs du genre, tout en se moquant des conventions de la musique de film. Divertissement populaire, la musique de Morricone n’en est pas moins l’identité d’un genre filmique, celle d’une conception violente d’un contexte historique que je tenterai d’analyser dans la suite de ce dossier.

 

Manon Ribis

 

(1) CHION M., La musique au cinéma, éditions Fayard, 1995, p.22.
(2) ORTOLI P., « La complainte des mythes exilés : le rôle de la musique dans les westerns de Sergio Leone », in Les autres arts dans l’art du cinéma, sous la direction de SIPIER D. et J.J COHEN A., Presse Universitaire de Rennes, collection Le spectaculaire, 2007, p.130.
(3) Op. cit., p.133.
(4) Op. cit., p.136.
(5) Op. cit., p.132.

 

Morricone chez Leone – Western II

► Retour vers Le signe des images

About these ads

Réagir à cet article

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

  • ISSN 2257-6304

  • L'ensemble de ce site est la propriété exclusive des auteurs. Toute reproduction partielle ou totale du contenu de ce site sans l’accord écrit de l’auteur est interdite.