Figures de femme I

وجوه نسائية ١

 

L’IMAGINAIRE ÉROTIQUE AU MOYEN-ORIENT

OU

LA FEMME-ENFANT

 


 

| Alors qu’en 1962 le film de Kubrick, Lolita, fait scandale dans les milieux puritains, dépeignant une adolescente aux allures de nymphe qui se plaît à jouer de ses charmes, la femme libanaise des années 2000 est une éternelle lolita. Bien plus, une femme-enfant pour qui les années s’égrènent en sens inverse. Plus elle avance en âge, plus elle se pare d’adorables caprices enfantins aux accents érotiques. Exemple radical – il n’y a qu’à citer la chanteuse et actrice Sabah, née en 1923, qui à force de coups de bistouri ressemble aujourd’hui plus à une Barbie qu’à une vieille femme de près de 90 ans… (vous pouvez voir son clip-vidéo, en duo avec Rola)

 

 

Les clips-vidéos des starlettes de la chanson populaire sont le lieu par excellence où s’élabore cet imaginaire érotique vendeur dans les pays du Moyen-Orient jusqu’au Maghreb. Car les chanteuses libanaises jouissent d’un prestige sans égale dans le monde arabophone, largement considérées comme ses femmes les plus séduisantes. À l’aune de notre regard, cette séduction de lolita, de femme-enfant sous les traits de l’adulte, savant et subtil mélange de perversion, de séduction et d’attitudes enfantines attendrissantes, ne va pas de soi. D’autant plus que c’est une figure absente, par exemple, dans l’imaginaire visuel tunisien, comme le souligne la topologie de Zeineb Touati dans son article « Le corps féminin en Tunisie : entre images médiatiques et imaginaire collectif » (1). Décryptons d’abord les normes de la représentation, de la mise en scène de la femme chanteuse libanaise dans ses clips-vidéos pour ensuite analyser comment cela est corrélé à la place de la femme dans la société. Comment ces images, loin d’être aussi subversives qu’on pourrait l’imaginer dans un monde que nous estimons plus puritain que le nôtre, confortent-elles cette organisation culturelle et sociale ? Loin de défier les mœurs locales, l’assujettissement du corps féminin à cette gestuelle conforme aux stéréotypes de genre ne fait que conforter sa place traditionnelle dans la société. Pour traiter de façon précise notre sujet, nous nous focaliserons sur trois clips-vidéos : ceux de Haifa Wehbé, « Boos el wawa » et « Baba fen w Lamm shams tghib », et celui de Maria, « Elaab ».

 

 

À la définition de la beauté féminine comme ensorcellement par l’artifice, que l’on retrouve selon le même principe dans le quotidien libanais, répond, sur le plan de l’image animée, une esthétique de conte de fées glamour. Dans les trois clips choisis et qui sont les plus emblématiques de cette tendance, la figure de la chanteuse évolue dans le monde sucré et rose bonbon des enfants. D’ailleurs, l’esthétique de « Boos el wawa » et de « Elaab » est imprégnée des codes de couleurs occidentaux de l’enfance. Le nourrisson, au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, se reconnaît à la couleur de ses vêtements : aux filles le rose, aux garçons le bleu, là où le XIXe siècle européen ne discernait pas entre filles et garçons, les habillant tous deux de robes blanches et de longs cheveux, comme le souligne un article paru dans Décor des Corps  (2).

 

 

Chanteuses-avatars des fantasmes masculins, la femme-enfant semble tout particulièrement agiter l’imaginaire érotique. Et il ne s’agit pas de lolitas dans la mesure où ces chanteuses ne sont pas des adolescentes, mais bien des femmes (Haifa a plus de 40 ans…). Elles évoluent au milieu d’un monde aseptisé rose bonbon, de popcorn, chocolat fondu, bulles de savon, sucettes, barbe à papa, nœuds dans les cheveux, bas rayés de gamines et autres sucreries culinaires et esthétiques – tout en étant indéniablement érotisées. La petite tenue de Haifa dans « Boos el wawa », de la blancheur de l’innocence, mais aux dentelles et décolleté ravageur la place plus du côté du charme que de la sage candeur enfantine. De même, la tenue de chaperon rouge revisitée, version hyper sexy joue sur les mêmes codes. Les attributs érotiques visuels de la femme ne semblent acceptables que voilés du monde de l’enfance. Maria, dans son clip « Elaab », qui amène l’érotisme de la femme-enfant lolita à un niveau plus explicite encore (notamment la scène où le metteur en scène est tout émoustillé par ce corps qui se déhanche devant lui), fit scandale – mais elle put se protéger derrière son innocence (feinte), niant toute dimension érotique dans un clip qui n’était que gamineries et jeux d’enfants (sucettes, popcorn, barbe à papa…). Cette image de femme-enfant permet, quelque part, de dé-diaboliser la femme-Ève tentatrice, et de rendre comme inoffensifs les charmes déployés. Inoffensifs, ils peuvent l’être, puisque la femme-enfant, infantilisée par le regard masculin, ne présente pas de danger pour la virilité mâle dominante. Il n’est pas question de penser cette conformité de l’image féminine à l’attente masculine comme une simple domination, une révoltante soumission de la femme. Car cette femme-enfant, profondément érotique, vit aussi dans un univers de princesse (la couronne que porte Maria dans son clip, quand elle est dans son bain de lait par exemple) subventionné par les sous de l’homme-labeur. À la femme la figuration, long travail pour atteindre beauté pure et érotisme délicat. Possession dont l’homme pourra être fier si tant qu’il parvienne à se rendre digne de sa princesse personnelle.

 

 

Et nous touchons là à un véritable problème de société. La situation des jeunes libanais est critique : difficulté, voire impossibilité à trouver un emploi après leurs études (un taux chômage important de la jeunesse), inflation, instabilité politique (3) – bref, plus que jamais, les deux partenaires d’un couple doivent travailler pour faire face aux dépenses quotidiennes, sans compter le prix élevé de l’éducation. Que faire, alors, de femmes-enfants-princesses ? (La question est évoqué avec humour par le groupe Aks’ser dans la chanson « Ping Pang Pong »). De ce point de vue, une nouvelle tendance se fait jour dans la société libanaise, entre émancipation de la femme et égalité dans le couple. Les impératifs économiques, la pression de l’apparence (on raconte souvent au Liban que les gens n’hésitent pas à se nourrir de pommes de terre toute l’année pour pouvoir s’offrir la voiture ou le portable dernier cri, inscrire leurs enfants dans les plus prestigieuses écoles, tout ça pour se garantir l’intégration dans la société), amène un questionnement nouveau sur la place de la femme, par les femmes désireuses de s’émanciper de la tutelle masculine, et par les hommes eux-mêmes, lassés par les comportements de divas des femmes, choyées comme des petites reines, et qui rechignent à travailler, là où l’homme doit se conformer à son rôle de mâle fort, viril, solide et pourvoyeur du foyer.

En ce sens, ces clips-vidéos incarnent une représentation populaire de la femme, la femme-enfant, représentation qui recoupe une réalité dans une société où toute petite fille a grandi avec l’idée que son travail était de se parer et d’être la plus belle pour un mari qui s’occupera de satisfaire tous ses caprices de femmes. Pas de transition entre l’enfance et l’âge adulte ; la jeune fille est très vite parachutée dans le monde érotique de la Femme et elle s’y conforme très bien. Seulement, la satisfaction de l’imaginaire érotique masculin et le rôle de le femme cantonné à celui de belle plante est remis en question par la nouvelle génération. Les codes qu’incarnent Haifa, Maria ou encore Nancy Ajram et même Najwa Karam de façon moins ostensible mais plus inconsciente, loin de marquer une subversion en images dans un monde que l’on pourrait croire très puritain, se conforment en réalité à une vision plutôt classique de femme-parure pour l’homme. Elles confortent ainsi la position subordonnée de la femme dans la société libanaise qui, sous couvert de tous les attributs de la modernité : liberté corporelle (possibilité de se vêtir de façon très sexy) ; liberté de déplacement (elles peuvent conduire) ; liberté d’attitudes (elles se mettent à fumer la narguilé), ne se définit toujours que selon les attentes masculines.

 

Némésis Srour

 

(1) Zeineb Touati, « Le corps féminin en Tunisie : entre images médiatiques et imaginaire collectif », in B. Galinon-Melenec et F. Martin-Juchat dir., Le Corps communicant. Le XXIe siècle, civilisation du corps ?, Paris, L’Harmattan, 2007.
(2) Priscille Touraille, « Rose et bleu : les couleurs du genre », in Gilles Boëtsch, Dominique Chevé et Hélène Claudot-Hawad dir., Décors des corps, Paris, CNRS éd., 2010.
(3) http://www.lorientlejour.com/campus/article.php?id=369

 

Figures de femme II

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