Figures de femme II

وجوه نسائية ٢

 

L’IMAGINAIRE ÉROTIQUE AU MOYEN-ORIENT

OU

LA VILLAGEOISE

 

 

| Je vous parlais, dans un premier article, d’une figure de femme somptueuse aux luxueux artifices. Un archétype féminin qui se retrouve incarné, en moins exubérant dans la population locale, mais avec flamboyance par les Émirats Arabes Unis. Les premiers clips vidéo évoqués dressent le portrait de la femme telle qu’elle doit être – un bijou urbain pour la société. Elle n’a de sens et d’existence qu’en-dehors du système rural. Dans les campagnes, un autre archétype prévaut. Les clips vidéo font un large usage de cet imaginaire villageois, rural – comment est-il repris en images, quel usage est-il fait de cet imaginaire de la villageoise ? Trois clips pour illustrer mon analyse : celui de Nancy Ajram, « Ah we noss » ; de Cyrine Abd el Nour, « Law bass fi aini » et, finalement, celui de Haifa, « Ragab ».

 

 

Malgré le succès incontestable de la chanson libanaise dans le monde arabophone, il n’en reste pas moins que, pour s’établir avec brio sur la scène musicale, il faut avoir dans son répertoire un compositeur égyptien. L’Égypte, comme le souligne Ibtissem Ben Araar dans son article, reste le foyer majeur de la musique populaire, et par son rayonnement culturel amène les chanteuses libanaises à chanter, souvent, dans le dialecte égyptien. Ainsi, cultures égyptienne et libanaise restent les deux centres forts de la région par leur capacité à transcender leurs frontières. Ces deux pays sont sans doute les pôles musicaux et cinématographiques les plus actifs de la région et dont le rayonnement est le plus important : une œuvre libanaise ou égyptienne pénétrera facilement le Maghreb, la péninsule arabique, même si l’inverse reste moins vrai. Le Liban, longtemps connu pour être la « Suisse du Moyen-Orient » est un pays admiré, et dont les touristes jordaniens, saoudiens et autres des Émirats, font leur lieu de vacances privilégié. Car ce n’est pas seulement la Suisse du Moyen-Orient, mais aussi le pays le plus libéral de la région : boîtes de nuit, alcool, femmes en bikini sur les plages et dans les piscines… Le Liban est décidément un joyau d’Occident au cœur du monde arabe. Comment expliquer alors cette persistance du modèle villageois dans des clips vidéo libanais ? Nostalgie d’un autre monde ? Il est intéressant de noter que les paroles dans ces trois clips sont dans le dialecte égyptien, et il n’est pas malvenu de tisser un lien entre l’esthétique rurale, villageoise et la langue chantée. Sans doute la figure de la « villageoise » a-t-elle plus de force en Égypte, où la population est encore à plus de 50% rurale (2003). L’imaginaire élaboré autour de cette femme des champs, dresse aussi, en contrepoint, une autre relation homme-femme.

 

 

Loin des maisons en pain d’épices des femmes-enfants, la végétation et le monde naturel remplacent l’esthétique rose bonbon : herbes folles, larges étendues de verdure, champs ou plantations, nous sommes comme plongés dans le quotidien d’un village, avec ses querelles et ses animosités et la place forte, imposante, de la femme.

D’emblée, le clip de Nancy donne le ton en s’ouvrant sur l’image d’une forêt au son du cocorico matinal. Une jeune fille, vêtue de l’habit traditionnel (une longue tunique moins ajustée d’ordinaire…), met son voile et réveille la maisonnée avant de s’atteler à ses tâches quotidiennes. Le voile est un tissu érotique, qui voile et dévoile en même temps les grâces féminines – l’usage dans les films indiens, paradigmatique, illustre cette tension autour du tissu qui drape l’objet du désir. Le corps féminin, chez Cyrine comme chez Nancy, évolue au milieu du linge suspendu, jouant à voiler et dévoiler la danse de l’ensorceleuse. Figure typique de la femme rurale, Nancy lave le linge à la main, dans une posture typiquement féminine, porte le panier sur la tête, tout en repoussant et charmant son amant éperdu. Mais une femme de la campagne s’occupe aussi de la nourriture. Nancy fait le marché, action prosaïque, choisit ses légumes à l’épicerie du coin, là où la préparation du repas par Cyrine (elle presse du citron sur un plat qu’elle sert à l’homme) figure une danse sensuelle entre les partenaires. C’est une autre figure féminine que nous découvrons : naturelle, très peu parée mais toujours ornée de bijoux (boucles d’oreilles, bracelets en quantité sur les poignets, chaîne de cheville…). Cette femme appartient à la communauté des femmes, elle parle en leur nom et s’oppose à la communauté des hommes. Une guerre de sexes charmante, folâtre, qu’incarnent les trois clips.

Comme toujours finalement, armée de ses attraits et de ses atours, c’est la femme qui mène la danse, elle qui charme, elle qui tient l’homme-galérien du bout de ses sortilèges. Mais la villageoise est fière, elle n’accordera ses faveurs qu’à celui qui le mérite, car préservant son honneur, elle est également la gardienne de celui de sa famille. La dernière scène du clip de Nancy, sur le camion, alors qu’elle remue ses hanches entourée d’autres femmes plus âgées, incarne bien cette solidarité de sexe, face à l’homme qui doit faire ses preuves – méfiance naturelle envers le sexe masculin. Mais aussi colère de la femme contre l’homme, tension entre les sexes, incompréhension, et opposition comme naturelle. Deux mondes se dessinent et se partagent en fonction du genre. Cette tension palpable entre les sexes est admirablement menée dans le clip de Cyrine où, dans la scène centrale, la jeune femme s’empare d’un rasoir pour mieux le mettre à sa merci, puis jette négligemment l’outil, avec l’indifférence de celle qui connaît sa force et son emprise. La tension sensuelle, sexuelle, est palpable : depuis le moment où elle presse les citrons jusqu’à la fin du clip. Dans ce cadre villageois, il n’est pas étonnant que la force soit du côté des femmes, qui sont dotées d’une agressivité toute masculine. Le clip de Haifa incarne bien cela, avec les images d’ouverture qui montrent des femmes (plus âgées) qui fument tranquillement leur narguilé. Dans un espace rural, ces poses choquent moins que dans le monde de la ville, où il est jugé malséant pour une femme de porter cigarette ou narguilé à sa bouche. Le village offre un espace d’expression libre pour la femme et son corps, un monde aux codes moins rigides que la ville où l’individu doit absolument se conformer aux usages et aux règles de bienséance et de bonne tenue.

 

 

Autre réalité, autre rapport homme-femme. Les hommes, même s’ils valsent au rythme de leur partenaire, sont bien présents dans la représentation populaire du village. Un monde qui permet une plus grande liberté de mouvement à une femme qui se déhanche comme pour narguer cet amoureux éperdu, plein de désir érotique et de possession, qui peut toujours courir pour la posséder – ou la déposséder de son corps ondulant, ondoyant à travers la faune, toujours visible, jamais atteint.

 

Némésis Srour

 

Figures de femme III

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Comments
One Response to “Figures de femme II”
  1. Chicha dit :

    Très beaux clips vidéo merci. J’aime beaucoup tes analyses elles sont tout à fait représentative des clips en question.

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