Morricone chez Leone – Western III

| Notre dossier consacré à la musique de Morricone dans les westerns de Leone s’achève enfin. Pour finir en beauté, il était important de conclure sur la dimension opératique de l’utilisation musicale faite par Morricone. Et pour cela, rien de tel qu’une définition pour mettre tout le monde d’accord : l’opéra est un « poème, ouvrage dramatique mis en musique, dépourvu de dialogues parlés, qui est composé de récitatifs, d’airs, de chœurs et parfois de danses, avec un accompagnement d’orchestre. » (Petit Robert) Entre émotions, narration et lien temporel, l’opéra se met en scène dans notre triptyque adoré : Le bon, la brute, et le truand (1966), Il était une fois dans l’Ouest (1969), et Mon nom est Personne (1973).

Une relation créatrice de sens et d’émotions

Le western de Leone tend vers une tradition lyrique et dramatique, propre à l’opéra. C’est ce dernier qui entre alors à l’écran avec le baroque, les leitmotive volontairement soulignés et développés dans les scènes de westerns. Des conventions lyriques sont ainsi créées pour renforcer le contexte dramatique. L’utilisation du leitmotiv participe en premier lieu de cette création lyrique. Mais les rituels de l’opéra sont aussi présents par les démarches chorégraphiées des différents personnages, comme par le rôle et l’importance du décor et des costumes. « L’ensemble des œuvres leoniennes affiche clairement ce recours à l’opéra, dans ces moments où les lignes dramatiques du montage se muent en polyphonie rythmique, duel, règlement de comptes, où l’action se pétrifie dans un temps immobile où s’élèvent les compositions d’Ennio Morricone. Comme si la grue-opéra ouvrait l’écran pour que le film se métamorphose en salle de concert, avec les personnages comme spectateurs pétrifiés. » (1) Cette « grue-opéra » est visible dans Il était une fois dans l’Ouest, où Leone montre une ville en pleine construction, transformant le film en salle de spectacle, de concert.

 

 

La musique de western comme traduction des formes de l’opéra en formes filmiques permet une entrée de mélodrame, qui présente des émotions. Dans Le bon, la brute, le truand, on retrouve le personnage de la « brute » qui court frénétiquement autour du cimetière circulaire à la recherche d’une tombe, où l’or est supposé être enterré. Morricone accompagne cette course d’un morceau : « l’Extase de l’or ». Cette extase est justement recherchée, elle décrit parfaitement le sentiment auquel on est convié lors de cette scène. La musique symphonique apporte ainsi un commentaire d’opéra à l’action, un moment d’opéra symbolique. Il était une fois dans l’Ouest présente aussi l’apport du style musical de Morricone, propre à la tradition du symphonisme classique et de l’opéra. Des thèmes lyriques et amoureux dominent ainsi le film, grâce à l’apparition du personnage féminin de Jill. « La musique de Morricone possède au plus haut point le sens du portrait de femme, de la respiration amoureuse et du paysage poétique. On y entend bien sa technique, entre classicisme et renouveau. » (2) Le lyrisme apporté par Morricone dans les westerns surgit ainsi dans l’objet-image, et se répète de manière identique, apportant une pouvoir émotionnel décuplé par l’association image/son.

La dynamique de la narration

L’opéra, tout comme le film de Leone et la musique de film créée par Morricone, raconte une histoire. La musique de film dépend donc de cette histoire, créant ainsi un paradoxe : c’est la narration du film et sa relation à l’image qui cultivent le développement de cette musique. Nous l’observons dans le western Il était une fois dans l’Ouest, où les séquences sont éclatées en flash-back, introduits eux-mêmes dans la narration du western par l’harmonica. C’est l’alternance des scènes qui présentent le passé, le présent, et la reconstruction des mémoires du passé qui permettent d’assembler une mélodie qui créera du sens narratif.

Mais c’est surtout par l’histoire du personnage d’Harmonica que nous comprenons l’apport de la musique de film « opératique » comme reconstruction d’une narration perdue. En effet, le thème le plus marquant du film est celui associé au son de l’harmonica produit par le personnage d’Harmonica. Il y a là un élément « intérieur » puisque ce personnage joue réellement de l’harmonica à l’écran. Sur l’harmonie de trois notes, Morricone a développé un thème, dont la mélodie est d’abord jouée à la guitare électrique puis reprise par des chœurs et les cordes de l’orchestre. Ce thème, composé pour la scène du duel final entre Harmonica et Frank, est en fait commun aux deux personnages liés par un événement du passé : c’est par vengeance qu’Harmonica provoquera Frank, celui-ci ayant assassiné son frère. La musique tend à s’imposer comme un véritable personnage à part entière, qui va reconstituer l’intrigue de l’histoire. En effet, par la musique, Harmonica se remémore la pendaison de son frère : la caméra nous le montre jeune en gros plan alors que Franck lui met un harmonica entre les dents en disant : « Fais plaisir à ton frère bien-aimé. Joue-lui un petit air ! » On entend en arrière-plan la plainte de l’harmonica. Le travelling arrière permet alors de nous révéler la vision de la pendaison du frère d’Harmonica. L’harmonica se confond avec l’orchestration de Morricone, qui s’enfle et éclate. Le nœud du film est enfin dénoué. On a tout compris, la vengeance d’Harmonica, la cruauté de Franck, en l’espace d’un instant musical. Le rôle de la musique se dévoile ainsi : « Les moments d’attente des films de Leone avant le coup de feu qui, en tant que bruit qui ponctue, est toujours détaché de tout autre élément sonore : le rôle de la musique est de conférer un rythme, une pulsation, une cadence à ces secondes suspendues. » (3) La création de Morricone et Leone nous permettent de comprendre comment la musique peut être utilisée dans un film, pas seulement pour accompagner des images mais aussi pour participer activement au récit, faire corps avec le film et même être l’élément-clé de l’intrigue.

 

 

Le lien temporel instauré

Leone a un grand sens de la temporalité au cinéma, c’est-à-dire le sens du rythme. Morricone est très sensible à l’importance donnée au temps par Leone, car la musique elle aussi vit de temporalité, de rythme. Elle a besoin du temps pour s’exprimer, pour présenter les thèmes, pour les développer. La musique de film peut donc s’analyser comme un art à part entière, qui propose ses propres repères. En effet, dans Il était une fois dans l’Ouest, l’harmonica joue le rôle symbolique du temps qui s’écoule entre un événement passé et la réalisation présente de la vengeance d’Harmonica. Le duel final, qui permettra d’assouvir le désir de vengeance d’Harmonica, décrit dans l’espace, au moyen des mouvements de caméra analysés et du thème musical, les possibles cercles de la vie et de la mort. Ainsi, la continuité rythmique du film se conçoit comme succession de segments accentués ou non accentués, brefs ou longs, affirmatifs ou transitionnels au moyen de la musique de Morricone.

« Comme signes dramatiques, ce sont les sons, les bruits, les thèmes d’identification qui renforcent les moments comiques comme les scènes tragiques. On est ainsi prévenu de l’action avant qu’elle n’intervienne. La musique est une ponctuation dans le western. Elle est le clin d’œil au spectateur. » (4) La musique comme ponctuation permet de concevoir un rôle novateur de la musique de film dans les westerns italiens. Les films étudiés reposent sur une durée initiale linéaire, parfois découpée, qui est porteuse de son propre rythme. L’image doit donc répondre le mieux possible aux exigences temporelles de la musique, car son écoulement donne à la durée la densité d’une signification d’un rituel filmique, propre au western italien proposé par Leone.

« Pour moi, le véritable dialogue d’un film, c’est la musique. Ennio est donc mon meilleur scénariste ! » (5)  Pour comprendre, en conclusion, la relation établie entre musique et image dans les westerns italiens de Leone, il suffit de considérer la musique de film, comme le réalisateur lui-même le fait, comme un effet dramatique, qui rend conscient du contexte qui entoure l’image, en n’hésitant pas à rendre conscient celui qui émet le contexte musical. De fait, la musique est partie intégrante du western, aucun film appartenant à ce genre ne saurait s’en passer. Le tournant formel imposé par Morricone à la musique de cinéma est ainsi énorme. Il greffe en effet des formes classiques de la musique de western sur des sons modernes, caractéristique de l’audace du compositeur. Plus qu’un tournant formel, la musique de Morricone est un symbole, une identité, au même titre que le cigare et le revolver qui caractérisent un personnage de western.

 

 

A partir de la notion de symbole, il faut comprendre que ce n’est plus l’action qui compte, mais l’expression que la musique lui donne. Un nouveau genre se crée ainsi à l’intérieur d’un genre, au moyen de cette nouvelle expression. Le western italien, spectacle populaire, reflet de son époque, a dépassé les principes du western américain. « Il est devenu un Opéra de la Violence. » (6) Le rôle de la musique de Morricone peut ainsi être défini comme celui qui confère un rythme, une cadence au film de western. La musique de film représente le film, mais elle aspire aussi ses caractéristiques, elle devient un film dans le film.

 

Manon Ribis

 

(1) Berthomieu P. La musique de film, collection 50 questions, Paris Klincksieck, 2004, p.167.
(2) op.cit., p.95.
(3) Ortoli P., « La complainte des mythes exilés : le rôle de la musique dans les westerns de Sergio Leone », in Les autres arts dans l’art du cinéma, sous la direction de Sipier D. et Cohen Alain J.J., Presse Universitaire de Rennes, collection Le spectaculaire, 2007, p.133.
(4) Staig L., Williams T., Le western italien, éditions Marc Minoustchinef, 1977, p.107.
(5) http://enniomorricone.free.fr
(6) Staig L., Williams T., Le western italien, éditions Marc Minoustchinef, 1977, p.121.

 

► (Re)lire Morricone chez Leone – Western II

► Retour vers Le signe des images

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Comments
2 Responses to “Morricone chez Leone – Western III”
  1. Oui Ouioui dit :

    Les trois articles sont très bien, je me permets juste de faire l’enquiquineur en signalant la petite erreur (que j’imagine être une "étourderie" plus qu’une erreur) quant à la course du "truand", et non de la "brute", dans la scène de "l’Extase de l’or".
    Mais je reformule tout le plaisir que j’ai eu à lire ces articles sur Morricone/Leone.

  2. Manon dit :

    Merci d’avoir rectifié cette étourderie/erreur de ma part !
    Et surtout merci pour votre lecture attentive !
    Manon

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