Kitsch et Shaolin

| Dans mon esprit de fan du cinéma asiatique, le kitsch est surtout associé à quelques vieux films de kung-fu que j’ai vus dans des conditions parfois difficiles (numérisation de VHS). Pourtant, je sais pertinemment qu’il ne faut pas les juger trop vite et les considérer comme de gros navets. Aussi, lorsque j’ai vu ce film juste après avoir appris le thème de ce mois-ci dans Alter|Réalités, je n’ai pu m’empêcher d’essayer de vous faire adopter mon point de vue qui se veut le moins européo-centré possible, et essaie de ne pas juger hâtivement, sans avoir les éléments en tête…

 

 

La Vengeance de l’aigle de Shaolin n’est pas le meilleur film de kung-fu. Réalisé par Chung Sun en 1978, il est sorti la même année que La 36e Chambre de Shaolin (1), du cultissime Liu Chia Liang, ce qui, déjà, l’a sans doute placé dans une position défavorable aux yeux du public – de l’époque comme d’aujourd’hui. Il appartient à cette génération de films d’une des plus fastes époques du studio hongkongais de la Shaw Brothers (2). Habitué aux polars, le réalisateur se lance dans le Kung Fu Pian (3) avec fougue et sans doute des idées plein la tête. Cela nous offre un formidable exemple du kitsch à la Shaw Brothers. Cette compagnie, connue pour la prolixité de sa production, a réalisé plus de 800 films de tous genres, du mélodrame à l’eau de rose, jusqu’aux films fantastiques à la sauce gothique, en passant par les polars. En France et dans le monde occidental en général, son nom est surtout associé à quelques grandes figures du kung-fu et à des films les mettant en valeur.

Si – pour illustrer le thème choisi par la rédaction – j’avais cherché le plus archétypal des exemples, une comédie musicale aurait fait l’affaire, mais mon goût s’est porté sur ce film que je ne connaissais pas encore, et que tout laissait supposer conforme à mes attentes de passionné. Voyez plutôt : Chung Sun, le réalisateur, est un disciple de Chang Cheh (4) ; le film parle de vengeance, de deux héros, d’un groupe de bandits, de bien et de mal. On va donc pouvoir, à partir de cet exemple, observer la façon de faire les films à Hong-Kong à cette époque, et partant de là, saisir le hiatus qu’il y a entre la perception des premiers spectateurs et la nôtre, pour pouvoir ainsi mieux comprendre par où le kitsch s’est glissé.

Dès la première scène, ce qu’aujourd’hui l’on considère comme du kitsch, apparaît. Les pattes du cheval sont comme peintes en rouge. Le héros lui aussi, est largement moucheté de rouge vif. Il tombe, se roule par terre, agonise – « argl » –, il s’effondre, inconscient.

 

 

Bien que le plan puisse, par ailleurs, être considéré comme un hommage au western (surtout si l’on retient les nombreux plans serrés sur les yeux lors des affrontements dans le film pris dans son ensemble), il paraît aujourd’hui terriblement kitsch. L’amateur averti et passionné passera outre, sachant que cette facticité était à l’époque une convention connue de tous, alors que le quidam qui tombera sur cet extrait en mourra sûrement de rire, ou se moquera de la piètre qualité de la production étrangère à notre Europe. Il pourrait aussi se gausser des costumes, alors qu’ils sont sans doute un hommage. Nous parlions de Chang Cheh plus haut, eh bien Chung Sun reprend son idée des Five Venoms (5) et attribue à chacun des 13 aigles une tenue et une arme différentes. Ici aussi les amateurs verront le clin d’œil, ainsi que la gestion impressionnante des différentes armes présentées et une maîtrise complète des chorégraphies lors des combats, mais le spectateur trop habitué aux séances cannoises « art et essais » pourrait y voir des « gusses » déguisés en « Power Rangers », ou encore en pyjama, se tapant dessus avec des bâtons peints.

Et si l’on va par-là, l’ultime kitsch serait peut-être dans la morale du film très chevaleresque, très fleur bleue : le héros, par devoir, tue la femme qui lui avait sauvé la vie, mais décide de mourir des mains de son mari. Bien évidemment, ce dernier est l’inconnu qui l’aide tout au long du film à combattre ses anciens camarades, les terribles 13 aigles. La fin est inévitable… et tellement prévisible ! « Kitsch et nul », dira celui qui s’arrêterait là, et de déclarer ensuite comme pourrait le faire les critiques du Figaro : « Un film chinois, donc, nul ! » (6)

Mais, mais… Le kitsch est basé sur une norme, or cette norme « kitsch » a évolué au cours des trente dernières années. Ce film peut-être l’était-il déjà à sa sortie ? Sûrement l’est-il plus encore aujourd’hui.

 

En effet, le concept du kitsch est dérivé de la société de consommation, et pour ce qui nous intéresse « d’art de masse ». Il s’agit en effet d’une tentative d’imiter un modèle canonique, la plupart du temps en y ajoutant des touches inauthentiques et superflues. Et cela n’est permis que par le développement économique d’une société et l’apparition d’une classe moyenne, à laquelle il faut fournir des biens culturels nouveaux et bons marchés. Hong-Kong à cet égard est typique et a concentré l’évolution du kitsch en quelques décennies (alors qu’on estime en Europe qu’il a presque 150 ans), notamment dans son cinéma (7). Celui de la Shaw est en effet très populaire, et la compagnie gère toute la chaîne de production, de la conception à la distribution, avec des acteurs et des cinémas sous contrats exclusifs (ils ne tournent pas en dehors du studio, ne passent aucun autre film). Et la population adhère et va très souvent au cinéma, bon marché.

C’est pourquoi ces films, produits il y a trente ans, peuvent aujourd’hui paraître terriblement kitsch, mais à l’époque ils étaient pour Hong-Kong à la pointe, bien qu’étant clairement à l’opposé d’un cinéma d’auteur du style de la Nouvelle Vague japonaise. Comme il n’y avait pas vraiment de cinéma élitiste (ou sans moyens et sans réelle base théorique), il est impossible de considérer ce cinéma comme kitsch, bien que de notre point de vue, il le soit sans doute…

Il s’agit donc de ne pas occident-centrer notre notion du kitsch, qui est très relative. Aujourd’hui d’ailleurs, nombreuses sont les comédies basées sur le kung-fu qui revendiquent presque ce côté « trop », cette culture « pulp » (8) tant le kitsch est devenu une sous-culture (contre-culture ?) acceptée, tout comme les comics américains (la plupart du temps, l’aspect patriotique en moins).

Ce qui est presque certain, c’est que si l’on prend le kitsch comme le terme des intellectuels pour critiquer ce « succédané de culture (…) destiné à une population insensible aux valeurs culturelles authentiques, mais néanmoins avide de ce divertissement que seule la culture, sous une forme ou une autre, peut offrir » (9), La Vengeance de l’aigle de Shaolin entre clairement dans le cadre. A ceci prêt que cette définition a surtout servi à dénoncer la manipulation des masses avec cet art au rabais, ce que ne fait pas ce film. Il détourne l’esprit des véritables problèmes (et entre par-là dans la classe des « divertissements »), mais il ne désinforme pas comme certaines productions américaines (occidentales en général) ont pu (et continuent de) le faire.

Le film de Chung Sung fait donc partie intégrante d’une mode qui a fait fureur en Asie dans les années 1970, où peu de spectateurs ont adopté notre regard mi-admiratif mi-amusé devant ce genre de film. Aujourd’hui encore une bonne partie de la production japonaise et HK est basée sur les mêmes concepts que ceux adoptés en son temps par la Shaw Brothers, à savoir tournages courts, à la chaîne et « brodage » d’un même thème jusqu’à ce que la mode s’épuise. Méthode qui n’empêche pas des Johnnie To ou des Liu Chia Liang d’exister, mais produit aussi de magnifiques nanards. La Vengeance de l’aigle de Shaolin n’en fait pas partie, mais les quelques centaines de ses avatars jamais sortis en Europe, certainement !

 

Bruno Zunino

 

(1) Premier volet d’une trilogie relatant des exploits martiaux d’un jeune moine pendant l’occupation Qing de la Chine. Aujourd’hui considéré comme l’un des plus grands films de kung-fu par Tarantino et bon nombre d’amateurs, il a permis à Gordon Liu et à son frère de se faire connaître en Occident.
(2) Maison de production fondée par les frères Shaw, très vite basée à Hong-Kong et qui influença énormément le film historique et de kung-fu dans toute l’Asie, en formant des réalisateurs comme Chang Cheh et Liu Chia Liang.
(3) Film de kung-fu, sous branche du Wu Xia Pian qui désigne tous les films traitant d’arts martiaux.
(4) Comme on l’a vu dans la note précédente, c’est un des plus talentueux réalisateurs du studio, ancien critique, connu par exemple pour Un seul bras les tua tous et dont le style est facilement reconnaissable à sa violence et aux litres de sang qui y sont versés, ou encore aux nombreuses mutilations.
(5) Les Five Venoms, ou Cinq Venins est un film de Chang Cheh sorti en 1978, où Yan Tieh, le dernier des disciples d’un puissant maître de kung-fu est chargé par celui-ci de retrouver les cinq autres élèves précédemment formés, chacun maître dans une technique mortelle, qui lui donne son surnom. Il s’agit d’un film culte repris à de nombreuses occasions, notamment dans Kill Bill ou dans certaines chansons du Wu Tang clan.
(6) http://asiafilm.fr/2010/05/25/les-nanars-du-figaro/
(7) A mon sens, dans la société hongkongaise, on peut surtout noter le kitsch dans le cinéma, ce qui n’est pas le cas au Japon où la mode « Kawai » est ultra kitsch et où cette « culture » est (était du moins dans les années 1970) bien plus répandue.
(8) Le mot pulp paper désigne un papier fabriqué avec du bois de piètre qualité, et par extension dans la culture américaine les magazines imprimés dessus, bien souvent eux aussi aux ambitions modestes. Le film Pulp Fiction y fait une référence explicite.
(9) Greenberg (critique d’art américain, 1909-1994).

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