Figures de femme IV

 

LA COMÉDIE MUSICALE ÉGYPTIENNE, UN ANCÊTRE DU VIDÉO-CLIP

 

| Dans un précédent article, je mentionnais la place prépondérante de la chanson égyptienne dans le cœur du public arabe jusqu’à l’aube des années 1980. Ces artistes ont su, des décennies durant, et bien avant l’avènement de MTV et la standardisation des vidéo-clips, faire entendre leurs voix au-delà des frontières au moyen de la radio et… de la comédie musicale. L’Egypte, en effet, a tenu − et tient encore − la place de première de la classe en matière de cinéma et si l’on regarde d’un peu plus près, on remarque que toutes les vedettes de la chanson et de la danse égyptiennes ont participé à cette grande aventure par l’intermédiaire des films musicaux. Retour sur un genre cinématographique, qui des années 1930 aux années 1960, a propulsé au rang de stars internationales chanteuses et danseuses.

 
L’Egypte a dès 1896 participé à la grande histoire du cinématographe et parmi les différents genres proposés, la comédie musicale est sans conteste le plus regardé, le plus apprécié, le plus populaire. Dès les débuts du cinéma parlant, et jusqu’aux années 1960, ce registre domine la production avec une moyenne de huit films par an. Le scénario privilégié ? L’amour impossible entre deux personnages de conditions sociales différentes. Le must ? Des rôles féminins interprétés par des chanteuses reconnues ou rendues célèbres par des réalisateurs, grâce à leurs voix suaves et reconnaissables. Ainsi, la chanteuse classique Om Kalthoum a joué dans six films qui ont tous assis sa réputation de grande interprète. Dans Fatma d’Ahmed Badrakhan (1947) par exemple, elle endosse le rôle de l’infirmière d’un pacha qui tombe amoureuse du jeune frère de celui-ci. Ils se marient secrètement mais lorsque Fatma s’aperçoit qu’elle est enceinte, son époux caché refuse de reconnaître l’enfant. Ce scénario, type même du mélodrame amoureux, a été vu et apprécié non pas en raison des talents de comédienne d’Om Kalthoum − car celle-ci n’est pas une grande actrice − mais en raison de sa voix admirable. Le public, en effet, souhaite avec les films musicaux voir et entendre des chanteuses aimées. Une autre interprète, Asmahane Al-Atrache, a vu les portes du cinéma s’ouvrir à elle, grâce à la particularité de sa voix, décrite par les critiques comme étant ardente et haut perchée. Ce talent lui permet d’obtenir le rôle principal dans deux films particulièrement célèbres : Victoire de la jeunesse d’Ahmed Badrakhan (1941) et Amour et vengeance de Youssef Wahbi (1944). Dans ce dernier, elle joue le rôle d’une glorieuse chanteuse qui choisit de quitter la scène à la veille de son mariage avec un homme riche. Mais peu de temps après la noce, il se fait assassiner. La veuve entreprend alors de se venger de celui qu’elle pense être l’assassin en le séduisant mais elle tombe amoureuse, perturbant ainsi son désir de vengeance. Le rôle de chanteuse est ici de manière évidente taillé sur mesure pour la belle Asmahane et une opportunité de légitimer chacun de ses interludes musicaux. Sa carrière, de courte durée puisqu’elle disparaît tragiquement en 1946, a néanmoins marqué les esprits et dans le même genre, la grande actrice Chadia, qui a tourné 110 films dont 75 de type musical, a elle aussi accédé au monde du cinéma grâce à sa voix suave et a parfaitement incarné, des années durant, le rôle de la jeune fille sentimentale, espiègle et toujours prête à tomber amoureuse. Dans les films musicaux souvent romantiques, les moments de tristesse, de doute ou de grande passion sont toujours propices à pousser la chansonnette et les intermèdes chantés sont souvent plus importants que l’histoire en question.

 

 

Entre 1932 et 1960, on recense 228 films musicaux et pas moins de 46 vedettes de la chanson (hommes et femmes confondus) y ont participé. Le succès de ces films tient tout d’abord, et de manière générale, à ce que l’Egypte, pionnière en matière de cinéma, est le seul pays arabe à posséder une production cinématographique nationale importante, tant d’un point de vue quantitatif que qualitatif. Ce n’est en effet qu’après les indépendances et au cours des années 1960, que le cinéma se développe réellement dans les autres pays de la région tels que la Tunisie, l’Algérie ou la Syrie. Ainsi la cinématographie égyptienne, industrie florissante et pratiquement seule sur le marché pendant près de quarante ans, a pu inonder les salles et les petits écrans – pour ceux tout du moins qui avaient accès à ce type de médias −, le dialecte égyptien étant devenu par la force des films et chansons compris de tous. Les maisons de production ensuite ont très vite saisi qu’elles tenaient, avec la comédie musicale, un filon économique et commercial et l’ont exploité au maximum, en mettant en avant des vedettes qui participent ainsi pendant plus de trente ans à l’essor du cinéma. Ces dernières ayant aussi compris, bien avant les vidéo-clips et les plateaux télévisés de variétés, qu’elles étaient en possession, grâce au cinéma, de leur meilleur outil de promotion. Il existe alors un lien étroit entre le cinéma et la popularité des chanteuses reconnues pour leurs talents artistiques et dont la vie personnelle, égalant parfois les scénarios des comédies romantiques les plus tortueuses, était connue de tous. Adulées par le grand public, elles ont créé le star-system bien avant nos contemporaines.

Et que dire de la danse ? Dans toute comédie musicale digne de ce nom, chant et danse se côtoient et en Egypte les danseuses orientales ont été mises à l’honneur auprès des chanteuses. Pas un film ne se tourne sans une scène de danse, ce genre cinématographique étant synonyme de plaisir et de divertissement, tant pour les oreilles que pour les yeux. Ondulations, saccades, espiègleries, mais aussi sensualité, séduction et grâce sont les maître-mots de cet art et, à la manière des actrices devenues chanteuses, des danseuses de formation ont accédé au rang d’actrices, puis de stars, grâce à leur technicité et leur charisme. Samia Gamal fait partie de celles qui ont connu cette success story. Entrée discrètement dans le monde du cinéma en 1942 comme figurante (Défense d’aimer de Mohamed Karim), elle se fait rapidement remarquer grâce à son air, mêlant à la fois séduction et candeur. La porte des premiers rôles s’ouvre en 1946 avec Rouge à lèvres (Wali Eddin Sameh), où elle incarne une domestique dans une riche famille qui éveille le désir de celui qui l’a engagée ou encore dans Madame la diablesse (Henri Barakat, 1949), où elle incarne un joli génie malicieux. Samia Gamal est une référence du cinéma et une des meilleures danseuses de sa génération ; la manière qu’elle avait de se mouvoir à la fois noble et sensuelle ayant conféré à la danse orientale un statut plus « respectable ». Sa consœur, la sulfureuse Hind Rostom, également danseuse de formation, a elle aussi pu tenir les têtes d’affiche grâce à son air taquin, plein de vitalité et un sex-appeal inégalé. Ces danseuses, avec Naima Akef et Taheya Carioca, ont porté la danse orientale à la fin des années 1940 à un très haut niveau de perfection. Au cinéma, elles montrent leur corps et se meuvent dans une sensualité voire un érotisme qui, pour reprendre une expression de Jacques Lévy, « déferle sur l’écran » (1), jusqu’à ce que le moralisme religieux des années 1970 − et même sous Nasser − ne mette un terme à ce qui était vu comme un symbole de la décadence de l’ancien régime (2).

 

 

 

 

Bien que la production de comédies musicales s’éteigne progressivement à partir des années 1960, ces films continuent d’être largement regardés jusque dans les années 1980-1990. Ils peuvent aujourd’hui sembler mièvres, tels ces Bollywood où chant et danse tiennent la première place devant le scénario et que l’on trouve terriblement romantiques ou résolument kitch ; mais ces actrices aux voix suaves, aux regards enjôleurs et malicieux, aux ondulations parfaites ont su exercer − et exercent encore – à une époque où le regard posé sur la femme et le corps féminin n’était pas aussi banalisé, un terrible pouvoir d’attraction. Ce cinéma, ce genre, ces femmes, sont un mythe. J’ai moi-même, plus jeune, été une grande spectatrice de ces films et j’admets volontiers que les scènes de danse tantôt lascives, tantôt endiablées, n’ont pas été étrangères à ma fascination.

 

Ibtissem Ben Araar

 

(1) Jacques Levy, « L’âge d’or de la comédie musicale » in Egypte, 100 ans de cinéma, Editions Plume, Institut du monde arabe, Paris, 1995, p.165.

(2) L’ancien régime étant celui du roi Farouk 1er. Christophe Sayed, « Le star système : de la splendeur au voile » in Egypte, 100 ans de cinéma, Editions Plume, Institut du monde arabe, Paris, 1995, p.138.

 

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