Regard sur la 3D : une autre appréhension de l’espace

| Depuis quelques années, la 3D s’installe au cinéma et fait ses débuts dans nos salons. Lunettes inconfortables, effets pas toujours visibles, elle fait pourtant des progrès. Au cinéma, tout d’abord utilisée sur les films d’animation, – L’Age de glace 3 (Carlos Saldanha, 2009), Coraline (Henry Selick, 2009), Là-haut (Pete Docter, 2009), ou plus récemment Toys Story 3 (Lee Unrick, 2010), notamment –, elle fait aussi son apparition dans les films. Avatar (James Cameron, 2009) a créé l’événement et depuis, d’autres lui ont succédé, tel Tron : l’héritage (Joseph Kosinski, 2010). Pourtant, loin de l’action et des batailles gigantesques, c’est d’un tout autre genre de film dont je vais me servir pour parler de la perception de l’espace par la 3D : il s’agit d’un documentaire, Pina de Wim Wenders. Parce qu’il ne pouvait exister sans la 3D, ce film l’exploite vraiment et justifie pleinement son utilisation.

Dès la première scène, le ton est donné : le spectateur est littéralement dans le film. Le rideau des coulisses vient flotter à côté de son visage qui se trouve alors dans les coulisses, comme s’il était sur la scène avec les danseurs, c’est-à-dire presque acteur du film. L’espace du film est alors démultiplié jusqu’à entrer dans l’espace du spectateur, en dehors de l’écran, par effet de la 3D. Le spectateur est très proche de ce qui se passe sur scène, comme s’il était dans la salle avec les danseurs, ou qu’il était lui-même le caméraman du film. Il y a ainsi un véritable corps à corps qui s’installe entre le spectateur et les danseurs. Le corps dans les chorégraphies de Pina Bausch est une expérience (cf. article de Charlotte Swiatkiewiez), une transcendance, une énergie qui prend sa source dans les éléments naturels, la terre, l’eau, l’air…

 

 

La 3D dans ce film permet de recréer le mouvement artistique à l’écran et de faire partager au spectateur cette expérience. Le foulard rouge que se passent successivement les danseuses avant de le tendre vers la caméra est un exemple de la promiscuité qu’il y a entre les danseurs et le spectateur. On a l’impression de pouvoir l’attraper car c’est comme s’il nous était tendu. Ainsi, le spectateur fait partie du film, pendant un instant il est sur scène avec les danseurs, parce que l’image vient à lui. Wim Wenders écrit à ce sujet : « C’est alors tout l’espace qui se décale et devient sensible » (1). L’écran disparaît au profit des corps et des décors qui se trouvent sur scène. Car, plus que sur l’écran, le film se joue en dehors de lui, pour intégrer véritablement le spectateur à ce qui se passe devant ses yeux et permet ainsi à l’espace qui se situe entre l’écran et le spectateur d’être mis en scène, d’entrer dans le film, de devenir « sensible ». Par là, ce que crée le film, c’est une sorte d’expérience intime entre soi et les danseurs car la danse se passe au plus proche de nos yeux, de notre corps, nous la vivons comme si l’image ne s’adressait qu’à nous.

 

 

Mais si le film se joue en dehors de l’écran, vers le spectateur, il gagne aussi en profondeur, élargissant son champ au-delà de l’écran, mais cette fois à l’opposé de la salle. Certes, c’est un principe de la technologie 3D, mais dans Pina, cette profondeur est au service d’une amplification de l’image qui permet de transposer le spectateur d’un espace à un autre. Nous ne sommes plus au cinéma, mais bien dans un théâtre recréé par la 3D. Ainsi, ce n’est pas une image plate que l’on voit, mais une scène qui paraît se poursuivre à l’intérieur de l’écran. L’espace s’agrandit dans le sens où l’œil semble voir au-delà de l’écran, comme si ce n’était pas un film qu’il regardait mais un spectacle vivant. En effet, ce que la 3D permet, c’est de transporter le spectateur d’un espace à un autre, c’est-à-dire ici du cinéma au théâtre. D’ailleurs, cette impression est renforcée lorsque les ombres des premiers rangs d’un public apparaissent à l’écran, sur les fauteuils rouges d’une salle de théâtre.

 

 

Le spectateur est face à une représentation de danse où les corps ont plus de volume et d’existence que dans un film traditionnel. Certes, l’image est artificielle et l’on voit bien que les corps sont des images de synthèse, mais on ne peut pas nier qu’ils ont plus de présence, ils investissent l’univers du spectateur. La 3D permet ainsi d’abolir la frontière qui se situe entre le spectateur et le film, jusqu’à ce que les deux parties se retrouvent dans un même espace. De même que les corps, les éléments prennent de l’ampleur. Les particules de terre volent dans toute la salle, tandis que l’eau semble véritablement matérialisée.

Avec Pina, Wim Wenders utilise la technique 3D pour toucher plus profondément le spectateur. Celui-ci n’est plus simplement face à un film qu’il regarde à distance, mais fait corps avec ses personnages et ressent ainsi davantage les émotions que font transparaître les danseurs en mouvement. Les sens sont perturbés par une image qui se veut très proche et ne peuvent échapper à cette expérience, puisque c’est presque malgré eux qu’ils sont intégrés à la scène.
 

Chloé Schiltz

 

(1) http://www.parvis.net/intranet/Upload/Liens/Cinema/cinema_236.pdf

 

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Comments
2 Responses to “Regard sur la 3D : une autre appréhension de l’espace”
  1. Bruzulier caroline dit :

    Sans doute as-tu raison, la 3D c’est une profondeur et une proximité que seuls les spectaces vivants nous offraient jusqu’ici.
    Pourtant, moi qui n’ai pas vu "Pina" en 3D j’ai été tout de même été bouleversée.
    Le travail de Pina Bausch est violent et émouvant à la foi, il parle directemement à la chair et transperce les âmes.
    La technique peut aider les films comme Avatar ou les dessins animés en leur donnant une dimension (c’est la cas de le dire) plus humaine, mais apporte-t-elle vraiment un plus à un tel bijou que le film de Wim Wenders ?
    alterement votre,
    Caroline

    • Chloé S. dit :

      Merci pour cette réaction qui ouvre le débat.
      Pour commencer, je ne suis pas tout à fait d’accord, en disant que la 3D apporte quelque chose aux dessins animés. Je trouve justement qu’aujourd’hui les réalisateurs ne l’exploite pas suffisamment pour donner une nouvelle dimension à l’image. Finalement, ce n’est qu’un peu plus de profondeur et voilà tout. A l’heure actuelle, voir un dessin animé en 2 ou 3D ne change pas véritablement la perception du film. Alors que dans le film "Pina", la 3D me semble vraiment au service du film. Je ne dis pas que l’on ne peut pas apprécier les chorégraphies de Pina sans la 3D. Il est clair que son travail est tellement expressif et émouvant que l’on est touché, que ce soit en 2 ou 3D. Cependant, il me semble qu’en 2D le film perd tout de même de ce qu’a voulu faire passer le réalisateur. Je n’ai pas vu la version 2D, mais je pense que la sensation de proximité avec les danseurs et surtout les mouvements du corps perdent de l’ampleur sans le travail 3D. Car ce qu’a fait Wim Wenders avec ce film, c’est intégrer totalement le spectateur au film et jouer sur l’espace et les différentes dimensions du film. Tout ce qui fait la violence du film (les éléments naturels, les déambulations des corps) prend davantage d’envergure avec la 3D. D’ailleurs, lorsqu’on lit les interviews du réalisateur, il dit qu’il n’a pas pu faire ce film avant car la technique n’était pas là pour donner le rendu que lui et Pina espéraient.
      Je pense donc que oui, la 3D apporte un nouveau regard au travail des danseurs et de Pina dans ce film, même si encore une fois, on peut tout à fait apprécier ce film en 2D, mais à mon avis, de façon différente d’avec la 3D.
      A bientôt.
      Chloé

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