Figures de femme V – La lutte

 

MAY MATAR

V.S.

MOHAMMED ISKANDAR

 

| Le 30 avril 2010, hommes et femmes défilent dans la principale rue commerçante de Beyrouth. Précarité ? Chômage ? État absent ? Non. Droit des femmes. Enfin. La chanson de Mohammed Iskandar réveille la colère des associations pour la défense des droits des femmes. Leen Hashem, membre de l’association féministe « Nasawiya », à l’origine de la manifestation du 30 avril, dénonce les paroles dégradantes de cette chanson. Mohammed Iskandar se pose comme le défenseur de l’unité de la famille et de l’éducation des enfants en prônant que le devoir de la femme, malgré ses diplômes, est de rester à la maison : « Ton travail, c’est de m’aimer. Tu n’auras pas le temps de faire autre chose. Sois juste la présidente de la République de mon cœur. » Si encore ce n’était qu’une chanson parmi d’autres, mais les chansons sexistes fleurissent au Levant. Là, c’est la goutte d’eau qui fait déborder le vase. La colère s’étend même jusqu’à Damas où les associations féministes demandent à ce que la chanson soit censurée. Même combat au Liban. Mais la chanson est populaire, reprenant des rythmes traditionnels et touchent le cœur, indéniablement, des hommes majoritairement. La polémique fait rage, d’autant que le combat pour le droit des femmes n’en est qu’à ses débuts au pays du cèdre, où elles n’ont pas encore le droit de transmettre la nationalité à leurs enfants, si elles épousent un non-Libanais. L’argument invoqué : la crainte de devoir nationaliser des Palestiniens, comme si la menace ne pouvait que venir des femmes ! « D’hommes pareils, nous n’avons pas besoin », clame May Matar, en réponse à ces propos dégradants. Le combat est aussi bien dans les paroles des chansons, que dans les images des clips vidéo. Comment la musique populaire engage-t-elle la lutte pour défendre des valeurs sociales antithétiques ?

 

 

Le clip de Mohammed Iskandar joue sur l’imaginaire traditionnel du monde rural – ouvrant sur le cocorico matinal, à l’instar du clip de Nancy Ajram, « Ah we noss ». Le décor est planté. Le clip est construit sur le mode narratif : la situation initiale, paradisiaque, laisse place à l’élément perturbateur : la femme. Au moment de son intervention : « Papa, je veux travailler ! », tout s’arrête, la flûte pousse un cri : elle vient de perturber le cycle naturel, de même qu’Ève a entraîné l’humanité vers sa Chute. Sa fille, ayant obtenu son diplôme, veut travailler. L’argumentation machiste se développe sur fond d’images sexistes, sans parler de racisme latent. Les images du clip sont à la croisée de deux mondes : le monde moderne et le monde rural traditionnel. Ils les amènent à cohabiter dans une dissonance étrange : tout le confort du monde moderne est à la portée de la femme (la voiture, la carte de crédit) tout en lui déniant l’accès au monde lui-même. L’idée est simple : l’enfermer et l’endormir par le luxe.

Des images de remise de diplôme à l’américaine, nous plongeons dans les champs, dans le cœur de la plaine de la Bekaa sans doute, grenier du pays, où se trouve la partie de la population la plus traditionaliste. La jeune fille porte les cheveux longs, un chapeau de paille et une longue robe, la situant à la frontière de l’imagerie des séries télévisées mexicaines dont le Liban a été abreuvé dans les années quatre-vingt dix. D’ailleurs, l’esthétique facile de la sérié télé libanaise est reprise dans la séquence où le père s’imagine les horreurs qui peuvent arriver à sa fille si elle se met à travailler. Secrétaire d’un patron, elle ne manquera certainement pas de se faire harceler et le père se trouvera dans l’obligation de le tuer… Conséquence d’autant plus évidente qu’une femme qui travaille est nécessairement une secrétaire, à la merci de son patron vorace et prédateur. L’usage de cette structure narrative vaut aussi comme un moyen facile d’éduquer et d’appuyer un message social dans une argumentation en images chocs. Car une femme qui travaille, c’est aussi une femme qui se trouve dans l’obligation de laisser son enfant à une employée qui, nécessairement, le négligera voire le maltraitera. La domestique au Liban est soit africaine (souvent des femmes d’Éthiopie) soit originaire du Sri Lanka, dans la majorité des cas. Les familles les plus aisées s’octroyant les services de Philippines. La « sri lankaise » est d’ailleurs passée dans le langage courant comme synonyme de domestique. Le clip se fait alors écho dans ces images, purs stéréotypes racistes : la Sri lankaise téléphonant à sa famille et négligeant son travail (représentation que l’on retrouve aussi dans les séries télévisées libanaises), du racisme latent dans la société. Il appuie par là la nécessité du travail des nombreuses associations organisées pour lutter contre la situation inhumaine de ce personnel de maison.

La force de Mohammed Iskandar est d’utiliser les rythmes de la chanson populaire traditionnelle, la dabké, rythme d’origine guerrière, amenant les corps à se déhancher imperceptiblement, sans prendre garde à la signification des paroles. Si May Matar reprend les rythmes des percussions de la chanson, façon dabké, ses danseurs de break subvertissent d’emblée l’image d’un Liban profond, dont les valeurs sont celles du propriétaire terrien.

 

 

Jeune, engagée, May Matar offre enfin un miroir nouveau dans lequel la jeune femme libanaise peut voir refléter son image. Celle d’une femme moderne, qui n’a pas peur de travailler et de sortir de son rôle de belle plante. Celle de cette génération d’après-guerre qui paie les pots cassés de ses aînés, mais qui a envie de pouvoir vivre, enfin. Celle d’une génération, consciente du chantier social à mener dans son pays, mais remplie d’une volonté ferme de faire avancer les droits de la femme. Là où, en France, la lutte pour l’égalité des sexes semble plongée dans l’oubli : à travail égal, le salaire entre hommes et femmes n’est toujours pas équivalent (1). Aberration du pays des droits de l’Homme…

D’un clip, May Matar, en étroite collaboration avec Ziad Najjar, balaie toutes les constructions du vieux monde et affirme, par la présence ostensible du drapeau libanais (qui est un choix politique du réalisateur qui ne s’en sépare dans aucun de ses clips), que les valeurs défendues sont tout autant celles du pays, que celle du traditionaliste Mohammed Iskandar. La jeunesse a son mot à dire, et elle va le faire entendre. « Nous ne voulons pas d’un homme à la mentalité moyenâgeuse, qui vienne nous dominer sous couvert de virilité. Qui me plante à la maison, en me disant : " tu n’as rien d’autre à faire qu’à t’occuper de moi". » La place de la femme ne s’arrête pas à celui de belle plante qu’on arrose, qu’on entretient mais qui ne doit pas outrepasser ses droits et devoirs. Cette jeune chanteuse incarne dans son clip de multiples figures féminines : sportive, businesswoman en tailleur, dont l’imagerie, comme vous avez pu le remarquer dans les clips présentés précédemment, n’est absolument pas répandue. Image aujourd’hui banalisée dans les films hollywoodiens et représentations occidentales, mais nouveauté dans l’imaginaire arabe. En ce sens, mettre en scène une femme qui lit le journal, dans une posture attribuée d’ordinaire aux hommes, relève de la subversion. Le jeu sur les masques insiste sur les multiples facettes de la femme qui peut être à la fois toutes ces figures féminines, et qui peut prendre son indépendance (scène où elle roule avec sa voiture sur la carte de crédit gold) par l’éducation jusqu’à finir par accrocher au mur, juste retour de l’image de la plante, un homme (autoportrait de Van Gogh). Inversion radicale des rôles, l’arroseur arrosé ou la femme clouant au mur celui qui croyait la planter. Les arguments visuels suffisent à signifier ce nouvel ordre de l’imaginaire féminin, qui sort la femme de sa fonction de pur objet de représentation sociale, de belle plante et d’objet de désir masculin, pour l’incarner comme un sujet libre et autonome, capable de faire ses propres choix et de se battre pour la place qu’elle mérite dans la société.

Loin du prototype Haifa, loin de la vision traditionaliste des hommes des montagnes et de la plaine, qui place la femme dans un univers champêtre ou urbain, mais toujours comme une chose fragile à protéger, à parer d’artifices et à entourer de tout le confort matériel pour l’endormir dans une bulle de savon de luxe, May Matar ouvre la voie à un nouvel imaginaire, où la dimension érotique, nécessairement, devra trouver une nouvelle définition dans ce basculement des codes du genre. Si les femmes sont désormais en mesure de prendre en main leur destin, il va falloir composer avec une virilité et un machisme masculins qui ne sont certainement pas prêts à voir leur place centrale remise en question. La lutte ne fait que commencer… (2)

 

Némésis Srour

 

(1) http://minu.me/4r6y

(2) Merci à May Matar pour sa participation active. Ses réponses, toujours aimables et rapides, m’ont permis de cerner au mieux ses intentions.

 

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