Le roi et l’oiseau ou l’architecture de Paul Grimault

| Non, Paul Grimault n’était pas un architecte qui construisait des châteaux pour les rois ou des cages pour les oiseaux – quoique – c’était un réalisateur de films d’animation. Mais en y réfléchissant un peu, l’un n’empêche pas vraiment l’autre. Comme un enfant crée sur le papier des univers dessinés, projection de ses fantasmes et de ses représentations du monde, Paul Grimault construit des « univers du conte » avec un soin méticuleux. Il collecte des images du monde qui l’entoure pour les fondre en un mélange coloré et architecturé. Quand le dessin animé devient une vitrine des représentations de l’architecture, histoire du royaume de Takikardie.

Après une première version sortie sous le titre La Bergère et le Ramoneur en 1953 – version contestée par ses auteurs à cause d’un désaccord sur le montage final – Paul Grimault réalise en 1980 le film Le Roi et l’Oiseau, œuvre plébiscitée par le public. Les textes sont de Jacques Prévert – qui s’éteint malheureusement avant la sortie du film en 1977 – et une partie du scénario est tirée de la première version du film, éponyme du conte d’Hans Christian Andersen, dont les films s’inspirent.

 

 

Le Roi Charles Cinq et Trois font Huit et Huit font Seize, un personnage mégalomane et misanthrope, règne sur le royaume de Takikardie. Ses activités favorites sont la chasse et la solitude, bien que son strabisme évident ne lui permette guère d’espérer atteindre ses cibles. Il chasse principalement les oiseaux que ses sbires attrapent à l’aide de pièges posés sur les toits de la ville. L’Oiseau est l’ennemi juré du Roi, il déjoue ses pièges et s’oppose ouvertement à lui. Le Roi est secrètement amoureux de la bergère, une jeune fille blonde aux yeux bleus, elle-même éprise d’un ramoneur. La bergère et le ramoneur tentent de fuir la police de sa majesté et de sortir de la ville-château pour découvrir le monde. L’Oiseau va bien entendu leur porter secours. Mais aussi beau soit-il, ce n’est pas le récit en tant que tel qui attire notre attention, mais plutôt l’univers spatial qui entoure les personnages. L’histoire se déroule dans une immense ville-château qui s’élève à la verticale, seule sur la ligne d’horizon. Ensemble architectural fantasmagorique, les enchevêtrements de styles et de formes apparemment oniriques donnent cependant une certaine lecture du monde de Takikardie mais également des champs de référence du réalisateur.

 

La forme générale de la ville dite « haute », par opposition à la ville basse, repose sur plusieurs principes architecturaux simples. D’abord, tous les bâtiments ou presque sont élancés vers le ciel, pas simplement parce qu’ils sont hauts et filiformes, mais aussi parce que de nombreux éléments de couverture (comme les toits, les pinacles ou les sculptures) épousent une forme étirée, parfois même très fine et achèvent de donner à chaque corps de bâtiment une allure de flèche lancée vers le haut. Il s’agit d’une ville verticale, qui se perd dans le ciel et les nuages plus que dans la poussière et la roche. Ceci est étroitement lié à la mégalomanie du Roi, qui en plus d’orner sa ville et ses palais de nombreuses statues à son effigie, souhaite probablement s’élever au plus haut pour dominer son royaume. Ses appartements secrets – une sorte de donjon médiéval avec une multiplication de tourelles et de cheminées (château de Chambord ?) qui repose sur une gigantesque colonne grecque de style ionique – se situe d’ailleurs au sommet de la ville. La verticalité de l’espace et des architectures se répercute sur la forme du récit.

 

 

Après sa partie de chasse, le Roi monte dans ses appartements à l’aide d’un ascenseur. On découvre alors une ville aux styles pluriels, et on suppute un deuxième principe architectural : la forme et le style font parler l’usage et la fonction. L’étage des prisons et de la guerre est terne et austère, sans fioritures et aux ouvertures limités, tandis que celui des affaires courantes nous rappellerait un palais oriental et raffiné au sol couvert de tapis persans. L’espace architectural est donc bien pensé, même dans sa forme la plus imaginaire, comme une représentation du monde dans lequel l’histoire évolue. Montre-moi l’architecture de ton royaume, je te dirais qui tu es. Un troisième principe voudrait que les lois de la physique n’aient pas d’emprise sur cet univers classico-médiéval. On ne cherche pas à reproduire le réel, mais à produire du sens. Le pont-aqueduc que l’on aperçoit au cours de l’ascension du Roi est soutenu par des piliers aussi épais que des fils de cuivre, un ouvrage de dentelle qui ne repose pas sur la ligne de l’horizon, mais sur le vide du ciel bleu. Ce n’est qu’un élément parmi de nombreux autres, la matière ne répond plus aux lois désuètes de la physique, mais obéit à la diction de la forme et de l’impression recherchée. Aspect filiforme pour la verticalité, monumentalité pour le jeu des échelles, perspectives et vues plongeantes pour le vertige de la course.

 

 

La bergère et le ramoneur (personnages de deux tableaux qui habillent les murs des appartements privés du Roi) tentent d’échapper à la police et aux habitants du royaume – appâtés dans leur chasse par une prime – et descendent dans la ville basse avec l’aide de l’Oiseau. L’ascension du Roi, suivie de la descente des amants, nous conduisent dans une ville du vertige, dont on ne s’échappe pas. Car à la ville haute, blanche, imposante, au style travaillé, succède la ville basse, laborieuse, industrielle. Un dernier principe architectural permet de mieux comprendre la forme de la ville haute, il s’agit de l’éclectisme. L’éclectisme en tant que style est né en architecture dans la deuxième moitié du XIXème siècle, lorsque certains historiens de l’architecture ont voulu réintroduire le style médiéval comme élément esthétique. On retrouve ce mélange des styles, de façon plus onirique peut-être, dans la juxtaposition des références architecturales de la ville haute. La Grèce antique et son architecture de colonnes et de frontons de temple est bien sûr présente, mais on trouve également des traces de l’ère classique (fenêtres à frontons, pilastres encastrés, symétrie des façades…), des ponts-levis, mur de créneaux et autres tourelles de châteaux fort.

Les escaliers représentent également à eux-seuls des éléments d’architecture à part entière. Ils sont immenses, très abruptes, et l’absence de décoration en soutient le caractère autoritaire et spartiate. La ville basse ne répond plus à ces principes architecturaux, sauf celui qui indique que la forme renseigne sur la fonction. Elle est en effet très nettement inspirée du faubourg ouvrier des villes européennes industrielles de la fin du XIXème siècle. L’architecture y est pauvre, sommaire, légèrement informe et ébranlée. La lumière n’est pas naturelle et la pierre des bâtiments terne, ceux-ci ne s’élèvent du reste pas très haut. Elle serait  une référence à la ville basse de Métropolis, film de Fritz Lang sorti en 1927.

 

 

Paul Grimault serait donc bien l’architecte d’un monde de l’éclectisme, de la référence à la forme historique, aux styles, aux couleurs. A l’époque de la sortie du film émerge en architecture un grand courant de pensée appelé le postmodernisme. Héritage de différentes pensées (notamment philosophiques), le postmodernisme réintroduit l’élément architectural historique comme élément esthétique et tente de rompre avec la rationalité et le fonctionnalisme du mouvement moderne (cf. article « Modern Tati Kitsch » dans lequel on trouve une définition du mouvement moderne).

 

La ville analogue, Aldo Rossi, 1976

Ce retour à l’histoire passe chez de nombreux architectes par l’exercice du dessin de la ville fantasmée et historique. Paul Grimault n’était pas architecte de profession, mais son travail sur la ville imaginaire s’inscrit parfaitement dans un débat d’idée plus général sur l’importance de la référence historique et ce qu’elle convoque dans l’imaginaire de chacun. Dans les années 60, l’architecte italien Aldo Rossi publie un ouvrage qui parle pour la première fois de l’idée d’une architecture de la ville (1), c’est l’occasion pour lui de rappeler l’importance de la référence classique, du monument et de la forme expressive du bâti qui constituent à eux tous un héritage culturel commun que la société ne devrait pas avoir besoin d’oublier pour progresser.

La ville analogue est un collage de références, de rationalisme, de styles qui nous font voir une ville imaginaire, un dessin de ville qui stimule nos propres références et nous transporte dans un univers tout autre. Le groupe d’architectes anglais Archigram (Architecture + Télégramme) publiera à la même époque toute une série de dessins futuristes qui réinterrogent les carcans de la ville dite moderne et ouvrent l’imaginaire borné des architectes de l’époque. Le dessin est un fantasme qui se trouve souvent être une source d’inspiration sans limite. La force de l’univers de Paul Grimault est de rassembler des éléments conventionnels et classiques de l’architecture – des éléments qui parlent au spectateur (même jeune) – et de les mêler à l’invention de formes et la juxtaposition de styles.

 

Photomontage et dessin, Archigram, 1969

Comme pouvaient le faire certains architectes de l’époque, en quête d’une ville qui renoue avec son histoire, Le Roi et l’Oiseau joue sur la forme architecturale comme univers de la référence, mais pas simplement la référence que l’on vient coller pour faciliter la lecture, il s’agirait plutôt ici de la référence pensée, recherchée, travaillée, la référence qui finit par faire sens, pour le récit, mais aussi et surtout pour nos propres rêves d’espace.
 

Grégoire Bruzulier

 

(1) L’architettura della città, 1966 (trad. fr. L’Architecture de la ville, Infolio, 2001)

 

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Comments
3 Responses to “Le roi et l’oiseau ou l’architecture de Paul Grimault”
  1. Bruzulier Caroline dit :

    Démonstration aussi claire que limpide de la force et de l’impact de l’architecture sur le simple mortel. Le bâtisseur devient donc un porteur de projet, de projet d’une société dont les murs deviennent l’expression d’une organisation pensée, construite et assumée (parfois !).
    Ce qui m’a également frappée dans ce film c’est l’absence de sol ou de terre sur lesquels repose la "ville château", cette absence renforce l’impression de rêve mais aussi de fragilité de l’édifice. Pourrait-on lire dans cette fragilité, l’espoir que cette construction s’écroulera un jour comme plus léger des châteaux de cartes, sous le vent de la révolte ?

    Alterement votre,
    Caroline

  2. Effectivement, c’est un point que je n’ai pas approfondi dans l’article, mais le rapport au sol (dans son absence) annonce une certaine fragilité du royaume, qui finira d’ailleurs par s’écrouler "sous le vent de la révolte"!

    Il s’agit aussi de la thématique biblique de la tour de Babel, s’élever au plus haut pour échapper à la condition humaine (du travail par exemple, comme dans la ville basse).

    Merci pour ce beau commentaire!

    Grégoire

  3. Mosconi dit :

    Bravo pour cet article pertinent !

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