#0 Mais qu’est-ce que le webdocumentaire ?

| Au début des années 2000, émerge sur la toile un nouveau concept médiatique qui s’impose progressivement : le webdocumentaire. Explications en trois points.

 
Diffuser l’information autrement

Tel est le credo du webdocumentaire. Relais d’informations, tout comme son cousin le classique documentaire, il a l’avantage de bénéficier de l’interactivité que lui offre le web. Un peu comme si l’on pouvait désormais s’informer de manière plus amusante et intelligente. Le webdocumentaire est tout d’abord une alliance de plusieurs médias. Le son, l’image fixe (photographies, dessins, cartes), l’image mobile (vidéo, animation) et l’écriture sont mis au service de la narration, afin de la rendre plus riche et plus attractive. Conçu pour le web et uniquement diffusé sur celui-ci, le webdocumentaire est un site Internet, c’est-à-dire possédant un nom de domaine, une URL utilisant le protocole http, permettant d’échanger des pages web, généralement au format HTML (très souvent avec des interfaces Flash), et dont les ressources sont hébergées sur un ou plusieurs serveurs. Il ne se regarde ou ne se parcourt qu’en ligne et les différents médias qui le constituent sont souvent hébergés sur des serveurs différents (serveurs de streaming pour la vidéo, serveurs frontaux pour les interfaces, etc.) (1). La première étape de réalisation d’un webdocumentaire est en réalité la même que pour un documentaire classique : un travail de récolte d’informations sur le terrain pour un sujet donné est effectué par une équipe de tournage ou seulement par un photographe et un journaliste. Une fois le récit mis en place, sa transformation en webdocumentaire (pour les plus aboutis) devient possible grâce à l’intervention d’une équipe de webdesigners qui va rendre le documentaire « vivant ».

 
Un récit « délinéarisé »

Contrairement au documentaire dont le récit linéaire demande une certaine passivité du spectateur, le webdocumentaire, lui, transforme celui qui s’y intéresse en « lectateur », contraction des termes « lecteur » et « spectateur ». Ce nouveau média possède, en effet, une narration « délinéarisée », dans le sens où celui qui le visionne, sélectionne les informations qui l’intéresse et conçoit ainsi son parcours. Le lectateur crée son propre récit au sein de celui proposé par l’auteur. Olivier Crou (2) explicite bien cette « narration délinéarisée » et la classe en trois catégories :

- arborescente (celle des jeux, avec des niveaux) ;
- indéterministe (on va toujours d’un point de départ à un point d’arrivée, mais les parcours, innombrables, sont laissés au choix de l’internaute) ;
- évolutionniste (un point de départ mais pas de point d’arrivée, le monde se crée au fur et à mesure du parcours de l’utilisateur).

 

 

Brèves de trottoirs (3) et Little Burma : le pays clandestin (4), par exemple, sont évolutionnistes, dans la mesure où ils utilisent tous deux pour point de départ une carte avec de nombreuses icônes, chacune d’entre elles offrant des renseignements différents et complémentaires sur le sujet. Thanathorama, une aventure dont vous êtes le héros mort (2007), quant à lui, est indéterministe puisque les points de départ et d’arrivée sont les mêmes pour tous : notre mort attestée et notre enterrement ou la dispersion de nos cendres. Entre ces deux points, il s’agit pour chacun de découvrir le cheminement effectué par notre corps après notre décès. Quelle que soit la catégorie du webdocumentaire, le lectateur avance dans le récit en fonction de ses envies et personnalise ainsi l’œuvre d’un auteur. L’interactivité est d’autant plus grande qu’il est possible de laisser des commentaires « à chaud » et de tchater avec les autres internautes.

Par ailleurs, si ce multimédia a été pensé, en premier lieu, comme un moyen d’appréhender autrement l’information, il est également devenu un support médiatique. En effet, on trouve désormais, côtoyant les productions télévisées (Arte, France) et celles de la presse (Le Monde, The New York Times), des webdocumentaires à des fins publicitaires, tels que l’illustre Urban Survivor (5), co-produit par Médecins sans frontières et l’agence photographique NOOR. Il s’agit d’une campagne de sensibilisation à la vie dans les bidonvilles (10 % de la population mondiale) en s’immergeant dans ceux de Dhaka, Johannesburg, Nairobi, Karachi et Port-au-Prince, et qui fait suite à celles déjà diffusées par MSF sur le SIDA et l’inadaptation de l’aide alimentaire. Tous ces webdocumentaires accessibles gratuitement en ligne, posent la question du web business model le plus approprié.

 
L’épineuse question du coût

Le coût des webdocumentaires est très souvent élevé, car leur création comprend les frais de production d’un documentaire classique : tournage (matériels, déplacements), salaires de l’équipe (journalistes, scénaristes, caméramans, photographes) et montage auxquels s’ajoutent les frais de programmation pour qu’il devienne un multimédia en ligne. Cette partie web au sens strict, d’après le producteur Serge Gordey et son expérience dans la production de Havana-Miami et Gaza/Sderot, représente environ 20 % du budget (6). Prison Valley, par exemple, a coûté 230 000 € partagés comme suit : 70 000 € pour Arte télévision, 70 000 € pour Upian (société de webdesigners) et 90 000 € pour le CNC. Le Monde, quant à lui, produit des webdocumentaires qu’il diffuse sur son site, estimés à environ 60 000 € chacun.

Les sites Internet n’ont schématiquement que trois possibilités de financement : être entièrement gratuit, c’est-à-dire être financé à 100 % par la publicité (Rue 89), posséder un contenu gratuit et un contenu payant (Le Monde) ou être entièrement payant (Mediapart). Or, le nouveau concept médiatique que constitue le webdocumentaire se trouve aujourd’hui dans une impasse financière, dans la mesure où, bien qu’il attire un public toujours plus large, celui-ci n’est pas encore assez conséquent pour obtenir le soutien des publicitaires. Et faire payer le visionnage d’un webdocumentaire risquerait de tuer dans l’œuf un média encore peu connu du grand public. Cette solution est envisageable mais il faudrait pour cela que le genre s’instaure et que les habitudes d’usage et de consommation s’installent durablement. Une solution réside dans les larges possibilités de diffusion du webdocumentaire, puisqu’il est possible de le visionner sur un écran d’ordinateur, celui d’un téléphone ou d’une tablette numérique. La bonne qualité, parfois excellente, des productions pourrait également favoriser sa diffusion et lui permettre de trouver un modèle économique viable. Néanmoins, ces coûts élevés ne sont pas toujours une nécessité. Brèves de trottoirs de Thomas Salva et Olivier Lambert, cité plus haut, en est le parfait exemple. Leur aventure a débuté de manière « artisanale » – jeunes professionnels, ils n’utilisaient alors qu’une perche sonore et un appareil photographique faisant office de caméra, pour réaliser leur documentaire, et effectuaient seuls le travail de webdesigner –, avant d’être remarqués et co-produits par Darjeeling, France 3 et Paris-Ile-de-France. Le webdocumentaire, en effet, est de plus en plus utilisé comme moyen de promotion par de jeunes journalistes et photographes qui arrivent sur le marché du travail, mais aussi par les photoreporters dont la profession est en crise depuis de nombreuses années. Par les multiples formes qu’ils lui donnent, ils contribuent à populariser ce nouveau média, tout en en faisant un lieu d’expérimentation et de recherche pour le métier de journaliste, qui tend lentement à être modifié.

 

Ibtissem Ben Araar

 

(1) Olivier Crou, « Qu’est-ce que le webdocumentaire ? » sur webdocu.fr.
(2) Olivier Crou, op. cit.
(3) Brèves de trottoirs permet d’aller à la rencontre de Parisiens qui donnent vie à la capitale (depuis 2009).
(4) Little Burma, le pays clandestin relate la vie de milliers de réfugiés birmans dans la ville de Mae Sot en Thaïlande (2011).
(5) http://www.msf.fr/actualite/articles/webdocu-urban-survivors-cinq-bidonvilles-monde
(6) Medias2.fr, « Quel modèle économique pour les webdocumentaires ? » in 30 minutes pour comprendre le webdocumentaire, 15 juin 2010.
http://medias2.revue-medias.com/event/142/innovations/nouveaux-medias–nouveaux-outils/quel-modele-economique-pour-les-webdocumentaires

 
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