Intouchables : analyse des rapports de domination

| Le cinéma dans sa forme la plus répandue, le cinéma figuratif, produit systématiquement des représentations. Le travail d’analyse filmique consiste en l’analyse de ses méthodes de représentation, des procédés mis en jeux et de leurs conséquences esthétiques. Mais il s’avère parfois nécessaire de faire l’analyse des représentations produites elles-mêmes, en ce qu’elles peuvent être des échos ou des contrepoints aux représentations et discours produits par d’autres médias.

Dans cet article, l’enjeu sera de faire l’analyse des représentations produites par le film Intouchables, à la lumière d’outils théoriques issus de la sociologie et d’une expérience militante autour des questions d’identité et de minorités. Le choix de cet objet s’est imposé tant par le succès public du film que par la diversité des questions abordées dans la représentation de la société qu’il propose.

 
Les catégories dont on parle

Avant de commencer, il me semble nécessaire de mettre au clair les outils qui seront utilisés dans ce texte. Ici, les catégories sociales listées ne seront pas abordées comme des propriétés identitaires intrinsèques aux individus concernés, mais comme des outils permettant de mesurer des rapports sociaux. Par exemple, l’usage des termes « noirs » ou « blancs » ne viendra à aucun moment servir des théories racistes selon lesquelles il existerait des races noires et blanches. Comme l’explique Pap Ndiaye, « la “race” n’existe plus comme une réalité biologique objectivable, mais elle existe quand même encore comme représentation sociale » (1). Et il précise que « montrer que la “race” est une catégorie imaginaire plutôt qu’un produit de la nature ne signifie pas qu’elle serait une pure mystification. Certes, d’autres facteurs doivent être pris en considération dans l’analyse des phénomènes de discrimination raciale […]. Il est donc très important de distinguer l’objet de la notion : en tant qu’objet, la “race” n’a aucun sens ; en tant que notion pour rendre compte d’expériences sociales, elle est utile » (2).

Nous appliquerons cette notion à une réalité sociale, celle selon laquelle il existe une partie des individus de la société française, dominée, qui partagent des conditions d’existence différentes (accès à l’emploi, au logement, accès à certains privilèges) de celles de la partie dominante de cette société. Des processus de racialisation s’appliquent alors de façon similaire dans le cas de réalités sociales très différentes mais partageant une situation de domination : les personnes à la peau noire ou métissée (indépendamment de leur origine géographique), les personnes arabes, les personnes immigrées, les personnes musulmanes ou encore les personnes vivant dans les banlieues. Au-delà de cette interprétation raciale des rapports sociaux, ces processus permettent d’assigner à tout individu désigné comme membre d’au moins une de ces situations minoritaires, une position sociale inférieure.

En revenant à notre objet principal, le film Intouchables, nous voyons déjà à quel point le personnage de Driss regroupe certaines de ces réalités. Il vient de banlieue, il a la peau noire, il raconte lors d’une scène du film ses origines sénégalaises (il est né là-bas) (3). La presse a souvent mis en avant mais rarement expliqué (comme si ce déplacement allait de soi) le fait que l’homme qui a inspiré le rôle de Driss ne soit pas noir mais arabe. Driss est écrit, constitué comme une représentation synthétique de ces catégories minoritaires, l’entité témoin d’une grande catégorie imaginaire (4) qui regrouperait à elle seule l’ensemble des critères sur lesquels peuvent se construire des discours de nature racialisante.

Ce personnage devient de ce fait particulièrement intéressant parce qu’il pourrait permettre au film de proposer une analyse de ces discours et de leurs réalités sociales. Malheureusement, le film travaille dans une direction opposée à cette démarche. Plutôt que de démonter ces discours, il les entérine comme des évidences, le bon sens commun, et les dissimule derrière de bons sentiments et de l’humour. Le spectateur que j’étais n’aura ressenti ni émotion ni envie de rire devant ce film.

 
Relations de pouvoir entre les deux personnages principaux

Le point de départ de la narration, c’est une offre d’emploi. Philippe, un homme blanc et riche qui est par ailleurs handicapé, recherche une personne pour l’aider dans son quotidien. La scène comprend deux espaces : le bureau où ont lieu les entretiens et une salle d’attente. Dans cette salle d’attente sont alignés les différents candidats dont on entend au fil des entretiens la légitimité de leur présence ici : ils ont de l’expérience, des diplômes, une certaine connaissance de l’emploi auquel ils postulent, ce qui rend compte de leur motivation. Parmi eux, il en est un qui se fait remarquer parce qu’il n’a pas choisi d’être là, il y est obligé par les Assedic. Il entre dans le bureau sans y être appelé et brise les règles de l’entretien d’embauche selon lesquelles il faudrait prendre la parole quand elle est octroyée et donner aux questions les réponses attendues.

Bien qu’il obtienne finalement le poste, le personnage de Driss se distingue des autres candidats. Quand les Uns sont diplômés, expérimentés, motivés, lui se contente de jouer sur les mots et se discrédite, produisant d’une certaine façon les réactions qu’on attend de lui, donnant de bonnes raisons de ne pas lui donner le poste. Quand les Uns connaissent les règles de cette cérémonie codifiée qu’est l’entretien d’embauche, lui les ignore et provoque le désordre. Clairement, Driss est un personnage décrit comme n’appartenant pas au monde des Uns, ou autant dire qu’il ne comprend rien au monde tout court, « les caractéristiques des dominants n[’étant] pas vues comme des caractéristiques spécifiques, mais comme la façon d’être normale. » (5)

Plus tard dans le film, on comprendra que lorsque Philippe accorde le poste à Driss, il ne le fait pas pour ses compétences mais par fierté – il a été accusé de manquer de sens de l’humour ; par désespoir – il retrouve chez ce candidat quelque chose qu’il ressent lui aussi, le sentiment de n’avoir plus rien à perdre ; et par jeu – Driss est mis à l’épreuve (6) et a un mois pour prouver qu’il peut occuper ce poste. D’ailleurs, il n’est pas tout à fait exact de dire qu’il occupe le poste : il est en période d’essai et il lui est clairement expliqué qu’il doit prouver être capable de faire ce travail. Son aptitude au travail est soumise à l’appréciation des dominants.

Au cours du film, il n’est jamais question de ses compétences ou de ses qualités professionnelles. Ce qui parviendra à convaincre Philippe, c’est la relation qui se développe entre eux, ce trait de caractère tellement inhabituel que possède Driss : son sens de l’humour. L’humour est produit lors de situations mettant en scène un décalage. Par exemple, Driss qui fait fumer de la marijuana à Philippe, c’est drôle. Mais pourquoi d’ailleurs ? Ah oui, il n’y a que dans les cités qu’on s’abaisse à la consommation de marijuana. Aucun autre candidat au poste n’aurait pu proposer de marijuana à Philippe. Cette même logique est reproduite lorsqu’il s’agit de solliciter des prostituées ou de faire des excès de vitesse en ville pour semer la police.

Les personnages lorsqu’ils se définissent l’un par rapport à l’autre lors de situations d’opposition sont la reproduction exacte de catégories sociales telles qu’elles sont pensées par les Uns, les dominants. Les caractéristiques du personnage dominé lui sont attribuées sans être questionnées, comme une évidence. Ces éléments participent au travail de justification de ces rapports sociaux, dans le cadre duquel le fait d’attribuer la compétence et la connaissance aux personnages du monde dominant permet de légitimer que le pouvoir leur revient.

 
Réunir pour mieux diviser

Quant à désigner ce qui les rapproche, c’est bien entendu leur domination commune. « Moi, j’vais pas vous mettre des bas », s’exclame Driss à Philippe qui, bien embarrassé, ne sait quoi répondre. « Et la jupe, elle est où là ? » ou, plus tard, « A un moment donné, on dit non, on les met pas ». Ce que Driss formule ici, c’est le refus de l’abaissement ultime, celui des hommes à revêtir les attributs féminins. Parce que s’il y a bien une chose sur laquelle les hommes noirs et blancs s’entendent, c’est leur masculinité et cette vraie virilité authentique, celle qui ne met ni jupe ni bas, celle qui conduit des grosses voitures qui font plein de bruit et qui appelle ça vivre vraiment.

Le film n’échappe à aucune des figures du sexisme. Il y a la nécessité que chaque femme soit soumise à l’autorité d’un homme – Yvonne ne peut pas être célibataire, elle a besoin de trouver un homme comme le jardinier ; les jeunes filles sont perdues tant que leur père ou leur grand frère ne vient pas les « recadrer ». On retrouve la complicité masculine dans la séduction – depuis l’entretien d’embauche pendant lequel Driss obtient de Philippe l’autorisation complice de draguer Magalie jusqu’à la scène du déjeuner où Philippe se retrouve avec une pomme de terre dans l’œil. Si on doit pardonner quelque chose à Driss, c’est bien son amour pour les femmes, aussi lourdement qu’il puisse choisir de l’exprimer. On est bien d’accord pour penser que les femmes doivent être à disposition des désirs des messieurs. Il n’existe qu’une seule raison qui légitimerait de ne pas se soumettre aux sollicitations masculines : si une femme peut résister aux avances d’un homme, elle est forcément lesbienne (7). Dans le film, heureusement que le personnage de Magalie l’annonce à temps parce que, compte tenu de la série d’invitations dans la salle de bain, on n’était pas loin de rejouer l’épisode new yorkais de Dominique.

Un autre discours dominant réunit les deux personnages. Car si l’intrigue ne porte pas a priori sur les rapports de race ou de genre entre les personnages, la question du handicap est elle directement traitée. Hélas ! ce n’est pas non plus en faveur de la reconnaissance du statut des personnes handicapées. Bien au contraire, c’est leur quotidien qui est discrédité, depuis les soins et les équipements (tels que les bas « humiliants ») jusqu’à l’usage de véhicules adaptés. Cette fois-ci, on ne s’en prend pas directement aux handicapés mais plus spécifiquement aux handicapés pauvres. Le mal-être de Philippe vient de la dégradation de son confort de vie, pas de la précarité due à son statut d’handicapé : il est équipé à domicile, dispose d’une équipe complète à temps plein. Finalement, si le personnage de Driss remet du soleil (!) dans la vie de Philippe, c’est en lui montrant qu’il a toujours accès à ses privilèges de riche, pas en l’aidant à accepter sa situation de personne handicapée. Les personnes handicapées pauvres, elles, peuvent continuer à prendre les camionnettes et se commander leurs prostituées toutes seules : pour elles, le « pas de bras, pas de chocolat » (8) s’applique bien car il n’y a personne pour leur fournir des M&M’S à domicile.

 

 
De l’écran au public

Puisque le film revendique être tiré d’une histoire vraie, je propose d’interroger son écriture sous une lumière un peu plus réaliste. Pourquoi Driss, en bon représentant de la catégorie des Autres, est-il le seul à être allé en prison ? Pourquoi est-il le seul à vivre dans un appartement trop petit ? Et même à dormir dans la rue ? Il semblerait qu’on oublie d’intégrer une partie de la réalité, à savoir l’origine politique des conditions d’existence difficiles des noirs, des immigrés, des arabes, des pauvres, des Autres en France. Aussi, quand le film annonce fièrement dans son générique de fin reverser 5 % des recettes à l’association Simon de Cyrène qui mène un projet de logement pour les personnes handicapées, je me demande quel soutien aux autres dominés de la société est apporté ou demandé auprès des spectateurs, des médias et des politiques qui ont tant ri à leurs dépens mais continuent à ignorer leur situation en termes de discrimination, d’insertion professionnelle ou encore de droits sociaux.

Inspiré ou non de faits réels, le cinéma produit des représentations qui ont inévitablement une responsabilité politique. Ne pas contrôler ces représentations et les abandonner au bon sens correspond bien souvent à reproduire les discours dominants – « dominants » dans le sens d’omniprésents comme dans le sens des rapports de pouvoir. L’idéologie du film s’inscrit dans le contexte politique de l’indifférence envers les groupes sociaux opprimés. Et en même temps, on sent combien le film participe à renforcer la situation de domination déjà existante en alimentant le flux de représentations qui établissent les noirs, les pauvres mais aussi les femmes en tant qu’êtres humains de second rang, à disposition du monde blanc, riche et masculin. Et c’est le film que des millions de Français vont voir.

 

Stéphane Gérard
Remerciements à Juliette Grimont

 
(1) Pap Ndiaye, La Condition noire, Gallimard, coll. Folio, 2009, p. 37.
(2) Ibid., p. 39.
(3) On note au passage que le « là-bas » auquel je fais référence prend une dimension particulièrement exotique dans le récit par lequel il est introduit. Le jeune Driss vient du Sénégal où sa mère, alors qu’il était enfant, l’a donné à sa tante qui l’a renommé et emmené en France. Ses origines étrangères sont narrativement associées à un événement traumatique, une pratique violente qui suffit bien à signifier combien « là-bas » est un monde de sauvages.
(4) On précise ici qu’il s’agit d’une catégorie imaginaire, mais si l’on s’en tient à ce que Christine Delphy développe dans son ouvrage Classer, dominer (La fabrique, 2008), toute catégorie est imaginaire et définie par les individus de la société en position dominante qu’elle nomme les Uns par opposition aux Autres, les dominés : « Au principe, à l’origine de l’existence des Uns et des Autres, il y a donc le pouvoir, simple, brut, tout nu, qui n’a pas à se faire ou à advenir, qui est. Le mystère de l’Autre se trouve résolu. L’Autre est celui que l’Un désigne comme tel. »
(5) Christine Delphy, Classer, dominer, La fabrique, 2008, p. 31.
(6) Une part du défi est même formulée en des termes moralisateurs. Driss aimerait ça d’être un assisté de la société et ce bon blanc bien pensant de Philippe tient à le mettre à l’épreuve. C’est presque son incompétence et sa paresse supposées qui lui obtiennent le poste.
(7) Monique Wittig, La Pensée straight, Ed Amsterdam, 2009, p. 40 : « Où qu’elles soient, quoi qu’elles fassent […], elles [les femmes] sont vues (et rendues) sexuellement disponibles pour les hommes. […] Quelques lesbiennes et quelques religieuses y échappent, mais elles sont très peu nombreuses, bien que leur nombre augmente. »
(8) Expression du langage populaire, issue d’une blague aux dépens d’un enfant handicapé, reprise dans le film lors de la scène de la galerie d’art : http://youtu.be/5fj3gqE2l_A

Comments
5 Responses to “Intouchables : analyse des rapports de domination”
  1. Manon dit :

    Je suis une fois de plus très énervée de voir comment cet article évoque les "codes" de l’analyse, sans en maitriser les tenants et aboutissants.En tant que jeune sémiologue, il m’est insupportable de voir comment vous utilisez des analyses sociologiques pour les "coller" à une oeuvre cinématographique.

    Un exemple, vous évoquez la période d’essai obligée du fait de l’origine raciale du personnage de Driss… pardon? Connaissez-vous le monde du travail? Cette période est obligatoire pour tous, et elle l’aurait été pour n’importe qui !

    Un autre exemple, celui de la prise en soin de l’handicapé: depuis quand une personne qui s’occupe d’une autre handicapée se retrouve dans un rapport de dominant/dominé? Que devraient dire la majorité des femmes qui travaillent dans ce domaine médical?

    Un dernier enfin, mais je pourrai continuer longtemps, qui a dit que Driss était le "représentant" des Autres?? Arrêtons d’employer la notion de "représentation" à tout va, c’en est fatigant!

    A bon entendeur…

    • Stéphane dit :

      Merci pour vos commentaires et votre lecture attentive, je dois avouer qu’après la publication de déjà deux autres articles sur ce film, je n’en ésperais pas tant ! Je répondrai en deux messages séparés.

      Le mot représentation est important pour moi puisque c’est tout ce que le cinéma produit. Dans ce texte, je ne critique pas tant le film Intouchables pour ce qu’il est que pour tout ce qu’il n’est pas (et qu’il aurait pu être). Il s’agit de considérer le monde créé par un film comme un univers justement HORS DU REEL que ses auteurs ont la liberté de définir comme une utopie ou au contraire dans un certain réalisme, comme c’est le cas ici. Et au sein même d’un cadre réaliste, il reste la sélection de l’endroit que l’on veut filmer.

      Ce que je reproche alors au film, l’endroit qui est choisi. Je lui reproche la reproduction dans un mode réaliste des rapports sociaux existant dans la réalité et leur établissement comme cadre de l’action, une norme qui du début à la fin ne sera pas remise en question. Chaque personnage se retrouve dans le cadre qu’on lui a défini et celui-ci ne sera à aucun moment mis en danger.

      Concernant la période d’essai, la citation est dans la bande-annonce facilement accessible. Mon problème n’est pas tant dans la "période d’essai" en elle-même mais dans le fait que le personnage de Driss doit "prouver" qu’il est "capable de travailler".
      On ne peut qu’espérer que chaque employeur ne présente pas la période d’essai à un nouvel arrivant en lui disant "Vous pensez que vous êtes quand même capable de travailler ?" ‘Etre capable de travailler’ va à mon sens au delà de ‘convenir au poste’ et je trouve cette mise à l’essai problématique.

      Autour de la question du handicap, le rapport de domination évoqué dans le texte ne se place pas entre le personnel soignant et les personnes handicapées mais entre ces dernières et les personnes valides.
      Le reproche que j’ai tenté de formuler est le suivant : les personnages, lorsqu’ils considèrent les bas ou le vehicule comme humiliants pour Philippe, ne le font pas en tant de personnel soignant mais en tant que privilégiés cherchant à oublier le statut de handicapé lui-même considéré par eux comme humiliant.

      Par contre, votre remarque souligne un autre point absent du texte mais souvent revenu lors d’échanges au cours de sa préparation. Il s’agit, comme vous le formulez, de "la majorité des femmes qui travaillent dans le domaine médical". Lors de la formation du personnage de Driss à ce poste, lorsqu’il s’occupe de Philippe sans grand soin, je pense que passe aussi l’idée selon laquelle prendre soin serait un métier de femmes et qu’à ce titre, le personnage de Driss doit résister à faire ce travail ‘avec soin’, c’est-à-dire comme une femme. Celà donne lieu à une série de scènes dans lesquelles il enchaîne les maladresses, que les femmes ‘soigneuses’ qui entourent déjà Philippe ne font pas.

      Je n’ai jamais su répondre à la question "Peux-t-on rire de tout ?" Mais récemment, je trouve intéressant de comprendre derrière chaque blague, aux dépens de qui on rit exactement. Et bien, dans Intouchables, derrière la plupart des blagues, je crois qu’on rit aux dépens de la banlieue, des femmes, des étranger-e-s, des handicapé-e-s… des Autres.

  2. Chloé dit :

    Ca en deviendrait presque de l’acharnement ! Cet article est insupportable, tant le propos me semble relever d’un aveuglement face à ce qu’est le quotidien, la vie d’aujourd’hui. Ce n’est pas en se réfugiant derrière des théories et des livres de grands penseurs que l’on peut comprendre la société, mais en commençant par enlever ses oeillères. Je ne reviendrai pas sur les exemples de l’emploi ou du milieu médical cités par le commentaire précédent et avec lesquels je suis entièrement d’accord – est-il utile d’ailleurs que je le dise ? Se révolter pour se révolter, critiquer pour critiquer, décrier pour décrier, ce n’est pas comme cela que l’on parviendra à changer les choses et réduire les inégalités. Ce texte montre bien à quel point vous ne connaissez (ou ne voyez) pas les personnes dont vous parlez. Lorsque vous dites que le Sénégal est présenté comme un monde de sauvages parce que Driss est arrivé en France après avoir été abandonné par sa mère, donné à sa tante et renommé par celle-ci, alors ce sont de nombreux Africains et Maghrébins que vous insultez puisque c’est une pratique courante dans cette culture. Commencez par interroger des immigrés avant de juger un fait avec votre regard de Français, sans chercher à savoir si ce n’est pas avant tout une différence de moeurs, de coutumes, de culture.
    Il est facile de se dire indigné face aux représentations sociales, mais cherchez d’abord à savoir si celles-ci sont exagérées, inventées, relevant alors d’un imaginaire et donc d’une stigmatisation. Si ce n’est pas une représentation, une catégorisation, mais bien une réalité : peut-on alors reprocher au film de la montrer ? N’est-ce pas justement en disant, en montrant les choses que l’on peut les combattre ?
    Et quitte à choisir des clichés, autant prendre de vrais clichés car à mon avis dire que la majijuana ne circule qu’en banlieue et que les handicapés pauvres n’ont pas d’aide-soignant qui pourrait leur donner des M&M’s, c’est carrément ignorer le fonctionnement de la société dans laquelle nous vivons.
    Alors est-ce Driss qui ne comprend rien au monde ou vous ?

    • Stéphane dit :

      Je continue ici la réponse commencée dans le commentaire de Manon.

      Je suis désolé que ma troisième note apparaissent comme une insulte. Ce que je dis dans cette note c’est que la mise en scène dramatique de cette séquence renforce l’impression que cet évènement était une souffrance pour le personnage. Or les sociétés qui infligent de la violence à un enfant seraient plutôt de l’ordre des sauvages ou du moins, peu ‘civilisées’. Ce que je pense, c’est que le film résume le pays d’où vient Driss à une culture qui inflige impunément de la violence à un enfant.
      Maintenant, je n’émet aucun avis personnel sur la pratique en elle-même, je ne sais même pas si elle est courante ou non. J’écris juste sur l’idée que le film m’invite à m’en faire.

      Mais ce n’est pas ce qui me paraît le plus intéressant dans cette scène. Elle m’intéresse parce qu’elle n’est pas dramatiquement nécessaire. Si on devait imaginer le film sans cette scène, il fonctionnerait toujours. Tout au plus il manquerait une confession intime de la part de Driss qui montre combien il s’attache à Philippe mais alors, ce récit là aurait pu être différent. L’information qui est VOLONTAIREMENT choisie et mise en avant par les auteurs du film, c’est qu’il est étranger, qu’il n’est pas né sur le sol français et ça c’est en mon sens un élément important.

      Les deux derniers paragraphes de votre réponse donnent, à mon avis, tout son sens à l’inscription de l’article de Némesis dans le cycle "Besoin de Réel". Vous ne critiquez plus mon analyse mais la façon dont je choisis de me représenter le réel. Je pense qu’il appartient à chacun de produire sa propre représentation du monde qui l’entoure. Seulement, ce que fait Intouchables, au même type que le journal télévisé ou d’autres discours, c’est reproduire une représentation dominante que j’accuse d’être politiquement malhonnête.
      Je pense comme vous qu’il faut représenter les "choses" pour les combattre. Il faut pour ça que les auteurs d’une œuvre se pose la question de l’esthétique qui permet de mettre en évidence ces rapports sociaux sans les ancrer dans une "nature des choses" qui ne permet pas de les penser ou ne propose pas de les transformer. Si c’était le cas pour ce film, alors les articles de presse devraient s’étendre sur autre chose que les arguments listés par Mickael, tel que celui de "comédie anti-crise".

  3. laisse béton dit :

    Je n’ai pas vu le film dont il est question, si ce n’est la bande annonce au détour d’un JT peu avant sa sortie.
    Je viens de voie la fin d’un reportage (ARTE) sur Werner Fassbinder et son film "le mariage de Maria Braun", construit sur un cheminement parallèle de l’héroïne et la reconstruction de l’Allemagne d’après guerre. Je me dis alors que, n’ayant pas vu le film mais en ayant eu des retours, intouchables pouvait être du même ordre, ayant lui aussi rencontré le même succès populaire, mais en France.
    Je songeais alors que dans ce film, le blanc handicapé représente la France en déclin (riche mais diminué, blasé) et le noir immigré la chance de l’ouverture au monde (dans ses ambivalences, choisie mais aussi et surtout peut être, subie ; reprise du goût du risque…humour…) de façon évidente vers le continent africain.
    Je fais une recherche, tombe sur votre article et décide de commenter.

    Après avoir parcouru votre article et ses commentaires, je vois que vous relevez le cadre sociétal et les codes qui sont véhiculé, les rapport de domination, les discriminations… je ne connais pas le film, je pense que ce cadre était tout à fait adapté puisque son succès. Ce cadre a été reconnu comme crédible, ce qui a permis de s’y projeter avec facilité.
    Les cinéastes ont une contrainte je pense qui est de taille c’est de laisser la liberté au spectateur de faire les déductions qu’il souhaite. Si l’on montre la gente féminine dans ses prérogatives sociétales, attributs que l’on sait véhiculée par des siècles d’uniformisation, c’est tentant de faire passer un message là dessus, mais il ne faut pas y aller trop fort pour ne pas rentrer dans la digression par rapport au sujet principal. Sans avoir vu le film je pense que c’est peut être là le rôle des bonnes vannes qui l’air de rien relèvent des aspect lourds, en laissant la possibilité de tilter dessus après l’avoir revu le film 15 ans après. J’ai tendance à penser qu’un succès, populaire, est toujours mérité car il correspond à des attentes souvent latentes. (Je pense là par exemple au succès des décapitations en place publique à une certaine époque.)

    Identité, repères, destin de la France et des français dans le monde,… sont des préoccupations sous jacentes de nos histoires personnelles, modelés que nous sommes, ou avons étés, ou n’avons pas étés, par les intentions politiques très (trop) puissantes des générations qui nous on précédées et qui forment la république française, son économie et sa société actuelle.

    Bon je m’arrête là, en vous remerciant pour vos articles car même si la déconstruction est fastidieuse elle est nécessaire pour évoluer. Je conclurai par cette question d’actualité :

    Mais qu’allons nous faire de tous ces parpaings ? :)

    Bonne continuation,

    Julien

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