La blancheur – Introduction générale

Mener une réflexion sur la « blancheur » dans les images en mouvement peut sembler, au premier abord, être une question quelque peu opaque. C’est en fait une question de société. Derrière la couleur de la peau, et la question de la valeur qui s’y attache, ce sont tous les mécanismes actuellement traités par les postcolonial studies que nous mettons à profit dans le champ des images en mouvement, vectrices d’un imaginaire visuel qui façonne nos réflexes de pensées. Questionner la blancheur, c’est questionner les rapports de domination ; c’est interroger le modèle culturel dominant dans ses rapports à l’altérité, aux minorités. Seulement, la blancheur n’est pas une valeur absolue. Elle se décline comme critère discriminant à travers le globe, mais avoir la peau blanche ne signifie pas partout la même chose, ni n’est représentative des mêmes valeurs.

Qu’est-ce alors « être blanc » ? Qu’est-ce que cela implique ? Cette question est née d’une observation : dans les sociétés orientales, indiennes et d’Extrême-Orient, la blancheur de la peau est valorisée, tandis que les peaux foncées sont dédaignées, déconsidérées. Comment expliquer ce phénomène ? Est-ce l’intériorisation, par les anciens colonisés, de la supériorité du Blanc et leur volonté de se conformer à cet idéal, vecteur de modernité ?

Pour répondre à ces questions, il nous fallait d’abord faire la généalogie de cette notion de « blancheur » en Occident en regard de la pratique actuelle du bronzage, qui semble favoriser les peaux mates. Dans une série de trois articles, nous nous attacherons donc à montrer, contre l’idée reçue, qu’il y a une véritable permanence de l’idéal de blancheur dans l’imaginaire visuel français ; la place qu’occupe la peau bronzée et les valeurs qui lui sont attribuées et, finalement, l’émergence d’une « multi-couleur » sur nos écrans, qui cherche à représenter les minorités, figurer l’altérité non-blanche.

 

 

Après avoir établi le système de valeur des couleurs de la peau dans l’imaginaire occidental, il sera possible de reprendre cette même question dans un contexte extra-occidental. Si l’hypothèse défendue est que l’impératif de blancheur a, chez les anciens colonisés, ses propres référents culturels, antérieurs aux Européens, il ne faudra pas nier pour autant, même si l’on parle de blancheur autochtone, la dimension de domination que cette injonction de blancheur peut impliquer. Si les peaux naturellement claires sont considérées comme particulièrement belles, les images en mouvement mettent en évidence des logiques de transformation du corps pour tendre vers cet idéal de beauté, mais aussi de modernité. Au blanc de la peau se superpose alors le désir d’avoir les traits physiques des Blancs, des Occidentaux. Quelles sont les stratégies mises en œuvre pour répondre à cela ? À quels référents cherche-t-on à se confirmer, pour changer le corps, modifiant ainsi le sujet jusque dans sa « souche identitaire » (David Le Breton) la plus profonde ? Nous poserons ces questions pour l’Inde, la Chine et le Liban sous l’angle du maquillage, de la musculation et de la chirurgie esthétique.

Dans le contexte d’un monde globalisé, où les images en mouvement circulent à travers le globe en façonnant « plus que n’importe quelle autre force singulière, les opinions, le goût, le langage, l’habillement, le comportement et même l’apparence physique d’un public comprenant plus de 60 % de la population du globe » (1), la question de la blancheur permet de dessiner, autrement, les relations entre les cultures, les rapports de dominations culturelles, et leurs significations selon une hiérarchie de valeurs propres à une société. Dans la continuité des études postcoloniales, cette question, telle que nous la posons, cherche à subvertir les binarismes coloniaux dans le contexte particulier de chaque société étudiée, en s’efforçant de se placer de leur point de vue. Autrement dit, inverser le sens du regard, pour décloisonner aussi le nôtre.

 

Némésis Srour

 
(1) Erwin Panofsky cité par Dominique Noguez, Le cinéma, autrement, Paris, Les Editions du Cerf, 1987, p. 51.

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