Le besoin de réel

| Avec la question, y a-t-il une demande de réel ou crée-t-on un besoin, on sous-entend que cette demande ou ce besoin se manifeste à travers le cinéma et plus précisément, à travers la production cinématographique récente, qui ne cesse de revendiquer un rapport étroit avec le réel. Mais le cinéma reste ici une notion abstraite, au sens hégélien du terme, c’est-à-dire séparée de son réseau de concepts, si bien qu’il nous faut, pour atteindre sa concrétude, la replacer dans son agencement avec d’autres notions.

Du fait même que le cinéma est une manifestation culturelle, il est par conséquent produit pour et en fonction d’un public. Ainsi, quand nous nous demandons si le cinéma correspond à une demande ou un besoin de réel, en vérité nous nous interrogeons d’un côté, sur notre propre besoin de réel, mais, de l’autre côté, puisque c’est toujours dans un champ social et culturel que se manifeste le cinéma, analyser ce besoin revient à poser une double question à savoir : ce besoin est-il propre à l’essence de l’homme ou bien est-il créé par des dynamismes sociaux extérieurs au sujet et, plus précisément, par l’industrie culturelle ?

Or poser cette question tout en la maintenant dans une séparation abstraite n’a pas de sens ni d’usage véritable. Tout au plus, on aboutirait soit, cyniquement, à une apologie de l’industrie culturelle, soit à un rejet virulent de toute production culturelle : ce qui ne risque pas de nous faire avancer ni dans notre pensée ni dans notre rapport au cinéma. De plus, posée en ces termes, cette double question présuppose un double déterminisme face au besoin de réel. Nous subissions ou bien une nécessité interne à notre structure mentale, ou bien les lois sociales externes. Il n’y a pour ainsi dire plus aucune place pour une attitude libre face aux images cinématographiques.

Dès lors, si besoin il y a, c’est bien plutôt celui d’une transformation de la question. Mais avant de parvenir à l’exprimer, il nous faut partir à sa recherche si nous ne voulons tomber dans des pensées bien établies.

Alors que nous remarquons une tendance prépondérante au réalisme aussi bien au cinéma qu’à la télévision (série télévisée, jeux de téléréalité, etc.) en passant par les jeux vidéo, il n’est pas inutile de noter également que la forte revendication de cette tendance est soutenue par ces mêmes médiums. Par « faire plus réel », leurs fabricants sous-entendent faire croire que les images correspondent davantage au monde quotidien et ce, jusqu’à abolir toute pensée critique possible et donc jusqu’à une sorte d’absence totale à soi. Le réel est évident et n’a pas besoin de pensées ni de démonstrations. Il se constate, à l’instar de l’expérience de la téléréalité qui est l’illustration, non pas du besoin de réel, mais de la pulsion sadique en chacun de nous de voir s’entredéchirer l’humanité pour s’en exulter derrière nos écrans et par là, nous complaire dans la conviction que le Mal est partout. Ce sont avec de telles idées que le réel est devenu l’illusion à laquelle on nous demande d’adhérer sans recul ni examen comme s’il s’agissait là d’un dogme fondamental pour qui veut entrer dans la nouvelle religion du XXIe siècle. Pire, ce sont des instruments avec lesquels on maintient la terreur, le cynisme, la dépréciation de l’être humain au nom d’un « réalisme » hypostasié.

Malgré l’affirmation univoque qu’engage une telle croyance, la dichotomie entre le monde quotidien et le monde imaginaire demeure maintenue. De là, surgit une aberrante contradiction. Car, d’une part, on affiche impérieusement la volonté d’abolir l’imaginaire (ou le réel ce qui revient au même aux yeux de l’industrie du divertissement) et, d’autre part, par la dichotomie entre le réel et l’imaginaire, indispensable à cette abolition, on continue à reconnaître perpétuellement l’existence de ce que l’on voulait abolir ; ce qui cause sans cesse une confusion à plusieurs niveaux aussi bien dans l’esprit que dans les faits, aussi bien chez les jeunes enfants que chez les adolescents et les adultes. « Qu’est-ce qui est réel ? » reste alors une question suspendue dans les airs que l’on n’ose plus attaquer de front mais que l’on se contente de résumer par une rapide formule : le réel est tout ce qui est.

Or voilà le signe que toute la pensée mortifère et réifiée de la métaphysique occidentale occupe toujours la place première dans le langage et donc dans la vie la plus banale, puisque par cette simple réponse, on reste au niveau du mythe. Le réel, ou tout ce qui est, demeure aussi obscur et abscons que le Dieu des théologiens, car « tout ce qui est » sonne si creux et vide, en dépit de son apparence de plénitude, que l’on ne peut jamais savoir exactement à quoi il se réfère. Malgré un athéisme de plus en plus répandu, il semblerait que la superstition persiste. Le progrès humain et social tant promis par les Lumières serait donc une vaine espérance. Il y a plutôt une récupération par la superstition de l’idée même de progrès dispensée à tort et à travers à tous les niveaux de la société. Et l’identification stricte entre le renouvellement des marchandises technologiques avec cette idée, propagée et maintenue par le marketing et la publicité, ne nous aide en rien à résister à l’idéologie progressiste propre au libéralisme. Au contraire, elle ouvre la porte en grand à la confusion entre le réel et l’image défigurée et tordue qu’on a faite de lui.

Ajouté à cela, l’opération consistant à repousser sans cesse la frontière entre l’imaginaire et la réalité remet au goût du jour l’opposition depuis longtemps dépassée, entre l’âme et le corps. C’est de cette façon que notre perception du réel est submergée par une immense vague de préjugés accumulés depuis des siècles. Les discours psychologisants et pseudo-scientifiques perpétuent et diffusent ces « vérités » pour nous poursuivre jusque dans les images que nous consommons journellement. Il y a pour ainsi dire un encrassement, une pullulation d’énoncés et de discours à toutes les échelles de la société, qui éloigne et sépare le sujet de son objet. L’homme évolue dans un épais brouillard des opinions que malheureusement, il prend trop facilement pour le réel. Il est non seulement victime mais devient aussi, par la suite, porteur potentiel de ces mêmes opinions.

De même que le journalisme a conquis la forme du livre à partir des années 1980, le journalisme télévisuel a investi à fond le champ de la fiction. Ainsi la tendance réaliste des films, des téléfilms et des séries est simplement le reflet de cette contamination lente, discrète mais non moins violente. Il serait bien difficile de décrire ce processus en si peu de place et de temps, aussi indiquerons-nous juste les présupposés de l’image « reportage » propre à la rhétorique journalistique glissée dans la fiction.

Toute image journalistique doit être objective, voilà le premier critère. Bien que ce soit une vérité depuis longtemps démentie par diverses analyses, le fait que l’on accorde encore une confiance aveugle à cette affirmation témoigne d’une pénétration dans la conscience même des spectateurs de cette « vérité » désormais intégrée docilement dans notre système de valeur et de jugement. De l’objectivité, il n’y a qu’un pas pour parvenir au mythe de l’indépendance de ces images à l’égard de tout type de pouvoir. Mais si l’on y regarde de plus près, elles colportent invariablement une demande de soumission et de résignation face à la souffrance engendrée par les injustices sociales. Le fait qu’Intouchables mette en scène la réconciliation sociale est un appel sans équivoque à l’obéissance en passant subtilement par la dialectique du maître et de l’esclave. Le maître maintenu dans son fauteuil roulant illustre métaphoriquement sa mission sociale de penser et d’organiser et par conséquent, son besoin des bras et des jambes de l’esclave pour réaliser ses projets si bien qu’ils ont mutuellement besoin l’un de l’autre. Cette division du travail correspond malheureusement encore à la division archaïque de l’âme et du corps qui justifie non seulement la servitude mais pire le consentement absolu de sorte que désormais, nous devons nous battre pour notre esclavage comme s’il s’agissait de notre propre salut.

 

 

À la différence de Metropolis de Lang qui, à la fin, exprimait la soumission directe de l’ouvrier au patron capitaliste, Intouchables met en scène un semblant de libération de la servitude. Le cynisme est au comble de sa perversité, empruntant le masque de la liberté. La dignité et la reconnaissance sont à la fin accordées au serviteur mais, au préalable il doit bien servir le maître, car la condition de sa libération est la réussite même de cette entreprise. Ainsi le rappel « inspiré de faits réels » à la toute fin du film n’apparaît plus comme un simple garant de la véracité du film, mais devient le doux avertissement, adressé à tous les travailleurs, qu’ils doivent maintenir l’obéissance absolue non seulement à leur patron mais aussi au le système dans son ensemble.

Face à tous ces étranglements, la question de l’exigence du réel ne saurait se poser qu’avec l’appui d’une attitude critique envers toutes les images et tous les discours justificateurs du système libéral. Mais dans cette attitude critique, il ne faut pas prendre à la légère le rapport entre la subjectivité du spectateur et l’objet cinématographique face à lui. Cela ne veut pas simplement dire que nous changeons à chaque expérience cinématographique mais que, à chaque vision, c’est notre être qui s’engage pleinement et se lie intimement à l’objet face à quoi il est confronté.

Si la résignation est notre mode d’être et notre souhait en allant au cinéma, peut-être que nul espoir de salut ne peut miraculeusement apparaître à la sortie du spectacle. « Faire le bon choix dans ses souhaits est un art difficile, et depuis notre enfance on nous en dissuade » (1), c’est peut-être là le drame propre à notre monde moderne. Face à cela, tout l’intérêt ultime de la question du besoin de réel serait peut-être d’interroger la possibilité d’une formation, par le biais du cinéma, de cet « art difficile » : non plus subir les images et les sons mais créer activement avec eux de nouveaux rapports.

 

Vu Cong Minh

 

(1) Cf. Prologue sur la télévision in ADORNO Theodore W., Modèles Critiques, trad. Eliane Kaufholz et Marc Jimenez, Payot, 1984, p. 63.

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Comments
2 Responses to “Le besoin de réel”
  1. Oui Ouioui dit :

    J’ai du mal à "questionner" ton texte en ce que, tu dois t’en douter, je suis d’accord sur à peu près tout ce que tu y dis. Mais du coup j’aimerais te demander ce que tu dirais de la phrase de Godard : "La photographie, c’est la vérité et le cinéma, c’est vingt-quatre fois la vérité par seconde"

    • Minh dit :

      Je dirais que tu confond le réel et la vérité. Tout ce qui est vrai dans l’art, et surtout dans les images cinématographiques, ne sont pas forcément réel. D’ailleurs, au cinéma, le travail du spectateur pour découvrir une vérité, un sens de la proposition artistique se fait entre les images grâce au montage et par conséquent elle ne fait pas partie du "réel" ou du "réalisme" proposé communément. Certes, ce n’est pas exactement ce que Godard entend par là dans sa phrase mais ce qu’il veut dire, je crois, c’est que le cinéma possède cette puissance qui nous met face à la vérité. Et j’ajouterai que c’est une puissance du faux, pour le dire avec Deleuze, qui nous berne tout en nous rendant une vérité, et ce hors du sphère du réel.

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