Ailleurs, être blanc c’est être beau

| Il existe dans les sociétés du sud un culte de la blancheur qui fait rage. Bronzer ? Quelle idée ! Il s’agit précisément de préserver le teint clair et d’éclaircir le plus foncé. Dans de nombreuses régions d’Afrique et d’Asie, tels que le Maghreb, le Moyen-Orient, l’Inde, l’Extrême-Orient et l’Afrique subsaharienne, là où la couleur de la peau varie des teintes les plus claires aux plus foncées, la blancheur est louée car synonyme de grande beauté.

Il existe dans ces régions des expressions populaires significatives quant à la beauté des peaux blanches. En Tunisie, par exemple, si l’on dit qu’une femme est « blanche et rouge », il faut comprendre que son teint blanc lui permet des joues rosies, des lèvres écarlates et qu’elle est par conséquent très belle. Si une femme au teint mat est jolie, on dira alors : « elle est sombre et jolie ». L’ajout de l’adjectif « jolie » à la couleur de la peau montre que, sans précisions, il faut tout simplement comprendre qu’elle est disgracieuse, car être mate de peau et belle semble antinomique. Au Maghreb comme en Extrême-Orient, les femmes cultivent leur teint en se protégeant du soleil à coup d’application de crème solaire à indice très élevé et à l’aide de manches longues, chapeau, lunettes de soleil et parasol. Par ailleurs, elles usent de fond de teint, parfois plusieurs tons en dessous de la carnation d’origine, pour donner l’illusion d’une peau claire. L’éclaircissement de la peau par le maquillage est une pratique courante dans de nombreuses régions du monde [Le maquillage comme masque social (Inde/Liban)] et qui en côtoie une autre, elle, plus radicale : les crèmes éclaircissantes. La volonté et l’énergie déployées par les femmes des sociétés du sud pour préserver ou éclaircir leur teint, ont permis à ces crèmes d’entrer sur le marché des cosmétiques aux Etats-Unis tout d’abord (depuis les années 1945), puis en Afrique (depuis 1960 environ), et enfin, chez les populations africaines immigrées en Europe (1). En Afrique, les femmes qui se dépigmentent appartiennent principalement aux classes aisées vivant dans les grandes villes car les produits sont onéreux, d’autant que l’application est quotidienne. Une enquête auprès de ces femmes a permis de déterminer qu’elles ne cherchent pas à devenir « blanches » mais « métisses », car cela leur permettra de trouver plus facilement un mari, et en conséquence d’occuper une position sociale plus confortable (2). Il en est de même en Inde, où une femme à la peau claire trouvera un mari plus facilement qu’une femme à la peau foncée. Ces pratiques semblent toutes désigner la peau blanche comme un des modèles esthétiques dominants. La peau blanche, dans ces sociétés comme en Occident, convoque un système de valeurs à la fois morales et symboliques (docilité, douceur, vertu, vie [lait maternel], pudeur), sociales (noblesse, aisance financière) et religieuses (pureté, divinité). On peut également penser que là où les peaux foncées sont les plus nombreuses, un teint clair sera beau parce que moins présent, suivant ainsi la logique de la rareté qui rend la chose précieuse. Néanmoins, l’hégémonie de la culture occidentale, dont les médias sont le plus grand relais, semble avoir une influence majeure sur la standardisation de ce canon de beauté.

Seulement, de la protection contre le soleil par le vêtement et l’ombre à la dépigmentation, en passant par l’illusion de blancheur qu’offre le fond de teint, les moyens mis en œuvre pour paraître toujours plus claire semblent ne pas avoir de limite. Comme la céruse en son temps, les produits de dépigmentation aujourd’hui, parce qu’ils agissent directement au cœur de l’organisme, le modifient et présentent des dangers pour la santé. Bien que connus, ces dangers ne résistent pas face au besoin d’être toujours plus belle, toujours plus claire. L’influence du modèle culturel occidental apparaît plus profonde encore lorsque les femmes, toujours plus nombreuses, ont recours à la chirurgie esthétique ou à la chimie pour modifier des caractéristiques physiques autres que la couleur de la peau. Défrisage des cheveux crépus et port de tissages colorés chez les Africaines, tandis que le brushing est une institution au Maghreb, le débridage des yeux en Extrême-Orient, l’allongement des jambes au Japon et la découpe de la mâchoire en Corée du Sud (3) sont des pratiques esthétiques courantes [La chirurgie esthétique comme transformation identitaire (Liban/Extrême-Orient)]. Être blanc n’est plus seulement une question de couleur. Vouloir gommer la preuve physique de son appartenance à une autre civilisation pour se rapprocher, dans la mesure du possible, du phénotype caucasien, montre une (re)déconstruction de l’image corporelle et par conséquent, de l’identité de chacune. Les modifications chimiques et chirurgicales du corps, parce qu’elles sont aussi profondes qu’irréversibles, amènent à penser une nouvelle anthropologie du corps : le corps de demain, toujours plus parfait, toujours moins naturel, toujours plus biotechnologique. Toujours plus « blanc » ? Si dans cette série, les femmes sont notre principal objet d’étude, car plus soumises aux diktats des codes esthétiques, une place est tout de même accordée au corps masculin dans la seconde partie de notre analyse. Les hommes des sociétés du sud ne cherchent pas spécifiquement à s’éclaircir le teint, mais ils s’inscrivent eux aussi dans des logiques de transformation du corps issues du monde occidental, telles que la musculation, pour être plus beaux. [Le phénomène de l'homme musclé, sans bronzage (Inde)]. Les hommes aussi se trouvent progressivement confrontés à des canons de beauté masculins, principalement véhiculés par le petit et le grand écran, et cherchent à s’en approcher.

Parce que le corps et sa couleur sont le siège visible de l’identité, leur transformation, répondant à un souhait, un désir, une obsession de la blancheur, pose la question de la transformation de l’identité. Quel corps pour quel moi ? Quelle couleur pour quel moi ?

 

Ibtissem Ben Araar

 

(1) Gilles Boetsch, « Regards anthropologiques sur la peau » in La Peau au cœur de notre société, Les cahiers de l’observatoire, Nivea, n°1, juin 2006, p. 26.
(2) Céline Emeriau, « Changer de peau ? Les appropriations chromatiques en Afrique et en Asie », in Peaux et couleurs, Les cahiers de l’observatoire, Nivea, n° 4, janvier 2007.
(3) Phénomène qui touche notamment les jeunes chanteuses de Kpop, pour affiner leurs visages ronds et ainsi faire ressortir les pommettes.

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Comments
2 Responses to “Ailleurs, être blanc c’est être beau”
  1. Julien dit :

    Juste je voulais dire que dans votre article vous auriez pu toucher un mot sur les relations particulières qu’il existe dans plusieurs régions d’Afrique vis à vis des enfants atteints de dépigmentation de la peau qui au lieu d’être noire est blanche, souvent tachetée : je cherchais le mot, ce sont les albinos.
    D’ailleurs je pense de temps à autre que dans l’optique où l’humanité aurai été originaire des régions africaine, ces modifications de pigmentation de la peau pouvaient, peut être, être à l’origine de migrations de peuplement car en Afrique les albinos sont des parias, s’il ne sont pas tués, il sont souvent traditionnellement chassés, associés à des démons… c’est une théorie qui je l’avoue m’a séduit car probable.

    Je viens de trouver un lien en anglais qui me semble intéressant :
    http://stewartsynopsis.com/chapter_7.htm

    Bonne continuation

  2. PetitMessageParCiPetitMessageParLa dit :

    Bonjour,

    Pourquoi ne pas parler de la loi du bronzage en Occident ?
    J’ai la peau blanche et j’aime ma peau.
    Tout comme j’aime la couleur de ma meilleure amie métisse. :)
    Les Occidentaux veulent la peaux du sud et les pays du sud veulent la peau du nord … x)

    Moi j’aime ma peau blanche, mes origines, comme tout le monde devrait l’être.
    Je trouve que les filles Occidentales ont un manque de confiance en elles !
    Filles du Nord, arrêtez de regarder les filles bronzées … vous êtes magnifique brune, blonde ou rousse !
    Les filles du Sud, restez bronzées comme vous êtes, ça vous va vraiment très bien !

    Personnes de tous les pays, arrêtez de voir du racisme à ne pas vouloir copier votre voisin ! :(
    Essayez d’aimer vos origines, ce que vous êtes sans arrogance !
    De la fierté avec du respect, il n’y a rien de mieux :D

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