Femmes et Médias arabes – Entretien avec Olfa Lamloum

| Olfa Lamloum est politologue, chercheure associée à l’Institut français du Proche-Orient (Ifpo) à Beyrouth. Les médias arabes constituent un de ses axes de recherche et c’est en tant que spécialiste de la question mais aussi en tant que militante du droit des femmes qu’Alter|Réalités a souhaité l’interroger sur la thématique « Femmes et Médias arabes ».

 
Représentations

 

Olfa Lamloum : La question de la représentation renvoie aux types de médias. L’espace médiatique arabe jusqu’au milieu des années 1990 était, à quelques exceptions près, le monopole des élites autoritaires au pouvoir. Des régimes autoritaires bien évidemment non démocratiques, dans des pays où existaient la répression, l’expropriation totale du droit de parole et l’impossibilité de contestation. La représentation des femmes était par conséquent à l’image de l’idéologie véhiculée par les médias, c’est-à-dire patriarcale et très rétrograde dans certains cas (Arabie saoudite). Les femmes étaient pratiquement absentes de la production de l’information et n’apparaissaient de manière forte que dans les feuilletons égyptiens – compte tenu de la forte production de l’Egypte en matière de cinéma et de séries télévisées – mais aussi libanais. L’image dominante était alors celle de la femme confinée dans son rôle de mère, d’objet sexuel et d’objet de séduction. On trouvait également quelques autres femmes « potiches » pour présenter les informations ou la météo. Dans les années 1990, le développement des chaînes satellitaires de divertissement financées par les pétrodollars du Golfe propage cette image de la femme-objet. C’est ainsi que l’on assiste à l’irruption des vidéo-clips et de la figure de la chanteuse, généralement libanaise, souvent dégradante.

Sans doute, Al-Jazeera a opéré une rupture nette dans le paysage médiatique arabe, en particulier en termes de production de l’information. Pour la première fois, les élites arabes au pouvoir n’ont plus le monopole de l’énoncé politique. Désormais, de nouveaux lieux de fabrication de l’information émergent. Un autre espace de production de l’information, affranchi de l’ordre autoritaire qui conteste les politiques en vigueur et qui donne la parole aux oppositions, voit le jour et suscite un espace de réception autonome. Al-Jazeera a aussi permis l’apparition d’une nouvelle figure féminine journalistique qui anime des talk shows, qui couvre de sérieux débats, en géopolitique, sur l’Islam politique et les droits de l’homme par exemple. Des correspondantes de guerre sont envoyées dans les territoires palestiniens occupés, mais aussi en Irak en 2003. Ces femmes participent à la banalisation de la figure de la femme journaliste, indépendante et non soumise à l’autorité, la rendant ainsi légitime.

 
Islam, femmes et médias
 

Olfa Lamloum : Il faut différencier l’Islam de l’Islam politique. Ce dernier est pluriel et renvoie à des organisations politiques qui défendent un projet en se référant à une interprétation de l’Islam. L’Islam politique a investi les médias traditionnels d’abord et les nouvelles technologies de l’information et de la communication ensuite, pour se rendre visible. Le champ médiatique islamiste donne à voir la diversité de l’islamisme. Il n’y a, par exemple, pas de comparaison possible entre une chaîne salafiste comme Al-Nas et El Manar, la chaîne du Hezbollah libanais. Cette dernière est un exemple très important dans l’espace médiatique islamiste. L’un de ses principaux talk shows est animé par une femme journaliste. La chaîne a des correspondantes et réserve une place non négligeable aux femmes journalistes.

 
Médias, femmes et révolutions
 

Olfa Lamloum : Il est encore trop tôt pour parler d’une évolution mais ce qui est clair et incontestable, c’est que ces révolutions ont été celles d’hommes et de femmes et que celles-ci ont occupé des positions centrales à Sidi Bou Zid, à Tahrir, à Tunis. Le Yémen a été moins médiatisé mais les images que l’on a vues sont bouleversantes par la présence de femmes et d’hommes, certes manifestant souvent dans des cortèges séparés. La yéménite Tawakkol Karman, Prix Nobel de la paix 2011, prenait la parole chaque vendredi depuis une tribune et on a tous vu ces images via les écrans arabes. Au cours des révolutions, les mobilisations de rue, les prises de parole ont montré l’importance du rôle de la femme dans les processus en cours dans les sociétés arabes. Elles ont également opéré une sorte d’effacement de la distinction entre les femmes voilées et celles qui ne le sont pas. Le slogan qui a été scandé en Egypte et repris en Tunisie ces derniers temps : « Sawt el mara thaoura » (la voix de la femme est révolution) ou encore l’intervention de Nawara Najm (fille du grand poète Ahmad Najm), une femme voilée, depuis la place Tahrir, quelques minutes seulement après le départ de Moubarak sur Al-Jazeera, sont des moments symboliques importants. Ils ne nous laissent pas indifférents et marquent une nouvelle place et une nouvelle image de la femme et de son implication dans ces révolutions.

 
Consommation
 

Olfa Lamloum : Les recherches sur la réception des produits médiatiques dans le monde arabe sont très rares, pourtant on gagnerait à travailler sur les usages des médias arabes et sur leur réception, dans une perspective sociologique et notamment de genre. En 2003, je me suis intéressée à l’émission hebdomadaire d’Al-Jazeera : (Milaf al-usbû’) « Le dossier de la semaine ». Ce programme interactif, animé par un journaliste, se consacre chaque semaine à un thème politique (l’intervention états-unienne en Irak par exemple) et donne la parole aux téléspectateurs pour en débattre directement et en live. J’ai alors pu constater une importante participation des femmes. Il est clair aussi que les femmes au foyer dans le monde arabe écoutent beaucoup la radio car c’est un média de proximité.

Il serait intéressant et stimulant de mener un travail anthropologique sur la consommation médiatique, en tenant compte du contexte social et du genre de la consommation médiatique et de sa temporalité politique. En période de crise notamment, les gens ne consomment pas la même chose.

 
La recherche
 

Olfa Lamloum : Les Cultural studies s’intéressent à la production populaire et l’interroge comme un produit légitime. En France, il y a un retard concernant l’étude des médias (et en particulier arabes), doublé d’un retard dans l’étude de la thématique femmes/médias. Je suis stupéfaite par l’absence d’un centre de recherche sur les médias arabes, contrairement à la Grande-Bretagne par exemple, avec celui de l’Université de Westminster.

Ce constat est valable pour les études médiatiques mais aussi pour celles portant sur les actions collectives dans le monde arabe et cela fait partie d’un désintérêt général pour cette partie du monde. Le regard occidental hégémonique demeure conditionné par une approche essentialiste du monde arabe. Le traitement médiatique des révolutions nous l’a encore montré : très vite on est revenu à la peur de l’Islam et au statut des femmes. La couverture des échéances électorales en Egypte et en Tunisie et les percées électorales des islamistes dans les deux pays ont vite renoué avec les vieux réflexes du prisme univoque de « la menace islamiste ». Pourtant, la force du printemps arabe reste intact, il nous a permis de découvrir l’existence d’une société plurielle qui résiste, lutte et aspire à la dignité et la liberté.

 

Ibtissem Ben Araar

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